jeudi 19 mai 2022

Dune (tome 1) : "Dune" (Huginn & Muninn ; janvier 2021)

Le "Livre 1 : Dune" de "Dune" est le premier album d'une adaptation en un triptyque de bande dessinée du roman "Dune" (1965), le chef-d'œuvre de l'écrivain nord-américain Frank Herbert (1920-1986). Les auteurs ont choisi de réaliser un tome pour chaque partie qui constitue le roman : "Book One: Dune", "Book Two: Muad'Dib", et "Book Three: The Prophet". En version originale, cet ouvrage a été publié en novembre 2020, chez le New-Yorkais Abrams Books, une filiale du groupe français Média-Participations ; la version française est sortie chez Huginn & Muninn (même groupe) en janvier 2021 sous la forme d'un recueil relié (couverture cartonnée) qui compte cent soixante-trois planches en couleurs. 
Cette adaptation a été conçue par Brian Herbert et Kevin J. Anderson ; Herbert (fils aîné de l'écrivain) et Anderson s'associèrent vers la fin des années quatre-vingt-dix afin de continuer à développer la franchise "Dune" par des romans. La partie graphique a été confiée à une équipe espagnole qui a fait ses preuves, notamment chez Valiant ou Marvel : Raúl Allén (dessin et encrage) et Patricia Martín (mise en couleurs). Couverture : Bill Sienkiewicz

Planète Caladan, à Castel Caladan : la maison Atréides finalise ses préparatifs en vue d'un grand déménagement vers la planète Arrakis, nouveau fief que l'empereur padishah Shaddam IV vient de confier au duc Leto Atréides. Paul - l'héritier du duc - reçoit la visite de la révérende-mère Gaius Helen Mohiam de l'ordre du Bene Gesserit et diseuse de vérité à la cour impériale. Jessica, mère de Paul, concubine du duc, attend celle qui fut son mentor. Les retrouvailles sont sans cérémonie. Jessica est prête : elle savait que Mohiam viendrait. Cela fait quinze ans. Mohiam déclare que "l'heure est venue", elle veut voir Paul. La religieuse sait que Paul écoute : "l'affreux petit rusé". Mais la royauté a besoin de ruse. Peut-être est-il le Kwisatz Haderach ? Elle lui souhaite bonne nuit ; demain, il devra subir l'épreuve de son Gom Jabbar... 

À l'exception de l'adaptation du film de David Lynch (1984), réalisée par Ralph Macchio et Bill Sienkiewicz en 1985, cet ouvrage est la première véritable adaptation de l'œuvre de Frank Herbert en bande dessinée. C'est étrange ; Brian Herbert estime d'ailleurs que ce "monument littéraire" est un "candidat parfait pour une adaptation en bande dessinée". Par peur d'un échec à retranscrire l'incroyable richesse thématique du livre ? Possible. Après tout, Alejandro Jodorowsky avait déjà échoué à réunir les fonds nécessaires à la fin des années soixante-dix, et le film de Lynch - qui récupéra le projet - fut éreinté par la critique (le réalisateur lui-même considère le film comme son "grand échec") et se transforma en déroute commerciale. Herbert a opté pour une approche radicalement différente et qui a pourtant tout son sens, coller le plus possible à l'original ; ici, il est plus que probable que l'approche du fils (le respect pour l'œuvre du père) soit indissociable de celle de l'écrivain, habituellement confronté à une obligation de choix entre fidélité et relecture plus ou moins libre. Herbert fils explique encore qu'Anderson et lui voulaient du "pur Dune, chapitre par chapitre, scène par scène" ; il ajoute cependant qu'il a fallu couper dans le matériau originel, car retranscrire l'intégralité du contenu narratif n'était pas envisageable. Mais que les amateurs purs et durs du roman soient rassurés, car toutes les scènes culte du "Premier Livre" sont bien là : l'épreuve du Gom Jabbar, la séance d'escrime de Paul avec Gurney Halleck, la tentative d'assassinat du tueur-chercheur, le sauvetage de l'équipage de la moissonneuse dans le désert, la dent empoisonnée de Leto. Détail : les soliloques sont retranscrits dans des cartouches, dont la couleur change à chaque protagoniste. Les auteurs ont sans doute estimé que les bulles de pensée ne convenaient pas à l'atmosphère particulière de "Dune". Pour la facette scénario de l'adaptation, le parti pris par Herbert fils et Anderson fonctionne bien. 
La partie graphique d'Allén et Martín soulèvera quelques questions. Le style d'Allén se caractérise par son réalisme. Son trait est fin et élégant, régulier, et embelli par un encrage léger, discret, qui évite toute surcharge. Les finitions sont impeccables. La densité de détail est très satisfaisante ; le superflu est proscrit, sans doute pour permettre au lecteur d'appréhender le contexte sans difficulté, et sans distraction inutile. Allén omet parfois les arrière-plans, que Martín remplace par une couche de couleur unie, notamment lors de séquences où la tension est forte ; le rendu suggère une scène plongée dans l'obscurité. La mise en couleurs est douce et sans rien de criard. Hélas, le style soigné - trop soigné ? - de l'Espagnol ne laisse guère de place à l'onirisme que véhicule le texte. Là tout semble propret, trop "calibré". 
La traduction, qui est confiée à Alex Nikolavitchest honorable, mais, en vrac : une faute de conjugaison, une onomatopée non traduite, et l'expression "éclaircir l'air" est traduite de façon 100% littérale ; "détendre l'atmosphère" aurait été préférable. 

Il s'agit, pour conclure, d'une adaptation dans le respect du texte originel ; le résultat est suffisamment abouti - à défaut d'être entièrement convaincant et d'avoir une personnalité propre - pour que le lecteur ait envie de s'intéresser au second recueil. 

Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz
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2 commentaires:

  1. Très intéressant de découvrir cette adaptation par tes yeux.

    Brian Herbert et Kevin J. Anderson s'associèrent vers la fin des années quatre-vingt-dix afin de continuer à développer la franchise Dune : cela exprime exactement ce qui m'a fait me tenir à l'écart de ces produits. J'ai lu le cycle de Dune, puis je me suis mis à la recherche des autres romans de Franck Herbert que j'ai également beaucoup aimé. Cet investissement affectif fait que je considère Dune comme une œuvre d'auteur, et que je n'éprouve pas d'intérêt pour sa déclinaison ou son extension en produits dérivés.

    Du "pur Dune, chapitre par chapitre, scène par scène" ; il ajoute cependant qu'il a fallu couper dans le matériau originel : c'est facile d'extraire une phrase de son contexte, mais je prends cette formulation comme un aveu d'une version allégée, un appauvrissement de l'original.

    Le style soigné ne laisse guère de place à l'onirisme que véhicule le texte : avec une adaptation qui se concentre plus sur l'intrigue, les dessins doivent donner à voir ce qui n'est pas toujours décrit dans les paragraphes du texte, ce qui me semble être un travail énorme, certainement encore plus dans une version cinématographique car elle donne encore plus à voir. Ton expression Trop calibré me semble très parlante : l'efficacité narrative propre aux comics américain, faire au mieux avec un budget contraint, c'est-à-dire la rémunération à la page de l'artiste, et donc le temps qu'il peut consacrer en termes de rentabilité économique.

    Oui, c'est vrai, je pars avec un fort a priori sur cette adaptation. Ton commentaire m'a permis d'en percevoir des facettes que je n'avais pas envisagées. Merci.

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    1. Je comprends très bien ton point de vue. De mon côté, j'ai peut-être la flemme de relire "Dune". C'est pourquoi cette adaptation est une aubaine pour moi. Et en plus, il est probable qu'elle parvienne à me motiver à relire au moins le premier tome.
      Sur son site, Abrams annonce la sortie de la suite pour le 9 août 2022. Je suppose que l'adaptation française sortira peu après, car il s'agit du même groupe d'édition. Si les auteurs en restent à trois tomes, la trilogie devrait s'achever fin 2023, début 2024 au plus tard.

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