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mercredi 19 mars 2025

James Bond : "Casino Royale" (Delcourt ; avril 2020)

"Entourez-vous d'êtres humains, mon cher James. Il est plus facile de se battre pour eux que pour des principes."


Intitulé "Casino Royale", cet album est un hors-série du titre "James Bond", qui est en cours de publication chez Delcourt (en tout cas, il l'est à ce jour, bien que Delcourt accuse un retard dans les adaptations qui laisse présager un désengagement ; mais gageons que l'arrivée de Garth Ennis au scénario va changer la donne). "Casino Royale" est paru dans la collection Contrebande en avril 2020, entre le cinquième tome, "Black Box" (mai 2019) et le sixième, "Corps à corps" (novembre 2021). C'est un ouvrage relié - aux dimensions 19,1 × 28,4 centimètres, avec une couverture cartonnée - qui compte précisément cent cinquante-trois planches (les pages ne sont pas numérotées), toutes en couleurs. En guise de bonus, une postface de (deux pages) écrite au nom de la Ian Fleming Publications Ltd (l'auteur n'est pas explicitement crédité). En version originale, "Casino Royale" est sorti chez l'éditeur nord-américain Dynamite Entertainement en octobre 2017, sous le même titre.

Il s'agit d'une adaptation en bande dessinée de "Casino Royale", de Ian Fleming (1908-1964). Elle a été conçue et écrite par Van Jensen, un auteur nord-américain qui a surtout été scénariste pour des franchises DC Comics telles que Flash et Green Lantern. Son compatriote Dennis Calero signe les crayonnés et l'encrage. Calero a œuvré chez Marvel sur quelques titres (principalement "X-Factor"). La mise en couleurs a été confiée à l'Irlandais Chris O'Halloran, qui a de nombreuses références à son actif et qui a déjà travaillé sur le personnage de James Bond. Enfin, la splendide couverture a été réalisée par la Britannique Fay Dalton.

Résumé des premières planches

Royale-les-Eaux, France, au Casino Royale. Il est trois heures du matin ; malgré tout, les joueurs se pressent autour des tables enfumées. Parmi eux, James Bond, qui commence à ressentir une certaine fatigue. Connaissant ses limites, il préfère donc se retirer avant de commettre des erreurs dues à une concentration défaillante. Il repense à la performance de Le Chiffre, qui a gagné deux millions au baccarat. Lui-même a augmenté ses gains de trois millions en deux jours. Il imagine la réunion du comité de direction du casino, le lendemain matin. Le Britannique se rend à la caisse. Il réfléchit aux moyens impossibles qu'il faudrait réunir pour braquer le casino : dix hommes entraînés et prêts à tuer un ou deux employés. Impossible. Il en conclut que Le Chiffre n'a pas l'intention de cambrioler le casino. Une fois sorti, il respire un grand coup avant de se diriger vers l'hôtel ; il est curieux de savoir si sa chambre a été fouillée... 

Contexte historique

"Casino Royale" est le premier roman de Fleming à mettre en scène le personnage de James Bond. L'œuvre est écrite en 1952 et publiée en 1953. C'est alors Winston Churchill (1874-1965) qui est Premier ministre au Royaume-Uni, tandis qu'en France, le président Vincent Auriol (1884-1966) ne peut que subir les aléas de l'instabilité gouvernementale chronique de la Quatrième République (1946-1958). Joseph Staline (1878-1953) est toujours vivant et la guerre de Corée n'est pas terminée. La guerre froide n'en est encore qu'à ses débuts, en quelque sorte, mais continue à présager le pire, ce qui explique peut-être le sévère mépris anticommuniste sous-jacent de ce premier roman.

Nature de l'adaptation

L'intrigue repose sur le modèle de l'implacable face-à-face. "Casino Royale", au fond, comprend déjà le schéma directeur des autres romans à venir : un méchant impitoyable qui va obliger Bond à puiser dans ses ressources (aussi bien physiques que psychologiques) dans l'espoir de survivre et de remporter la bataille qui lui a été confiée par les têtes pensantes de Londres. En fait, il s'avère que ce face-à-face est double et que le plus important n'est peut-être pas celui qu'il joue contre Le Chiffre. Une seule histoire, mais dont les deux fils sont étroitement entremêlés, dans une ambiance de roman noir sur fond de guerre de l'ombre.

Cet esprit a été suivi à la lettre par Jensen, qui parvient à proposer une adaptation aussi fidèle que possible au roman, y compris ce sens de l'humour particulier. Pas question de relecture ici, on est dans le respect de l'œuvre originelle. Il est certain que l'auteur a procédé à des coupes claires dans le texte de Fleming, mais le résultat est aussi convaincant qu'équilibré. Les auteurs réussissent notamment à retranscrire la terrible tension de la partie de baccarat avec un irrésistible brio : impossible d'arrêter la lecture à ce passage-là ! Même remarque concernant l'effort pédagogique d'explication du célèbre, mais complexe jeu de cartes.

La narration repose sur un style assez particulier du fait de la variété du rythme. La linéarité est indéniable (même s'il y a une ou deux analepses), mais ses effets sont gommés par de courtes séquences lors desquelles Bond se livre à des exercices d'observation et de déduction. Les quelques scènes d'action (elles sont peu nombreuses, contre toute attente) l'allègent considérablement, là encore.

Les auteurs ont une trouvaille intéressante, qui rend la lecture encore plus captivante : ils utilisent des cartouches ou plutôt des incrustations qui retranscrivent les observations et déductions de Bond. Cette astuce narrative sert à ponctuer les images, telles des animations qui viennent dynamiser les scènes choisies et permettent au lecteur de s'immiscer dans le cerveau de l'agent. 



Lieux et temps

L'action se déroule à Royale-les-Eaux, en France. Royale-les-Eaux est une station balnéaire imaginaire que les indications précisées par l'auteur placent tour à tour en Seine-Maritime, dans le Pas-de-Calais ou dans la Somme, mais dont la location exacte n'a guère d'importance ; l'intrigue aurait pu se dérouler dans n'importe quelle station balnéaire dotée d'un casino. 

Il n'y a que quatre lieux principaux, dans "Casino Royale" : 1) l'hôtel et le casino, bien sûr, 2) la villa isolée, où Le Chiffre emmène Bond, 3) l'hôpital et 4) la maison d'hôtes, où Bond et Vesper Lynd passent plusieurs jours. Chacun de ses endroits correspond à un acte de l'intrigue, de manière plus ou moins précise. L'hôtel et le casino sont le théâtre de la bataille dantesque entre Bond et Le Chiffre. La villa isolée est le lieu où le Chiffre prend sa revanche sur Bond et lui inflige une copieuse punition. L'hôpital provoque une introspection et une crise de conscience du convalescent. Enfin, la maison d'hôtes sert de cadre au dénouement et à l'épilogue. Certaines séquences se déroulent dans d'autres endroits (par exemple : les bureaux du MI6 à l'occasion d'une analepse qui explique les raisons de la mission, ou quelques scènes en extérieur, idem), mais elles restent courtes. 

L'intrigue s'étend sur un total de quatre à cinq semaines. Elle se découpe en une première phase très condensée, qui s'étale sur une poignée de jours, quatre à cinq maximum - si l'on ne tient pas compte des analepses. Puis vient la convalescence de Bond, qui dure trois semaines et pendant laquelle l'agent laisse libre cours à son introspection. Enfin, la dernière partie, qui se joue sur quelques jours, peut-être une semaine ou une dizaine, mais qui se découpe de façon moins précise, plus lâche dans le temps.

Thèmes

C'est toute une époque, ces casinos. Fleming revient sur leur faune, mais ne s'attarde pas à en produire une analyse sociologique ; là n'est pas le propos. Par ailleurs, ce ne sont pas les thèmes qui manquent. C'est plutôt du côté de l'anticommunisme qu'il faut chercher, car "Casino Royale" est bien un pamphlet. Les méthodes utilisées par Le Chiffre et ses sbires sont du même niveau que celles du crime organisé : chantage, torture, coercition, attentats et assassinats. Le communisme apparaît comme un agent de la corruption. Ces gens-là n'ont aucun respect pour leurs hommes, en témoigne le sacrifice des Bulgares. D'ailleurs, et c'est intéressant, chaque mort de l'histoire est le fait de Le Chiffre ou du SMERSH.

Cela étant, le lecteur pourra penser que cette vision des choses est probablement manichéenne et que les espions britanniques ne valent guère mieux. Ici, en tout cas, ils gardent les mains entièrement propres ; c'est peut-être la seule histoire dans laquelle Bond ne tue personne. Est-ce pour cela que leurs services ont toujours un train de retard ? Fleming, en revanche, laisse sous-entendre que les Français ont recours à la torture pour faire parler le troisième agent bulgare. Mesquin petit coup de griffe de la part de cet authentique représentant de la perfide Albion ?... 


"Casino Royale" est surtout une histoire d'amour, bien entendu. Fleming expose toutes les incompréhensions qui existent entre hommes et femmes. L'incontournable phase de séduction, la montée des désirs, le refus, les vœux exaucés, les projets et les promesses, puis les non-dits, les mensonges avant l'irrémédiable éloignement, annonciateur de la fin. Un idéal impossible ?

Une autre dimension est évoquée : la virilité. L'agent britannique a été sauvagement torturé et le Chiffre s'est acharné sur la zone la plus sensible. Bond craint de ne plus pouvoir être le même. Il refuse alors - ce qui est compréhensible - de ne plus voir celle qui a conquis son cœur. Durant sa convalescence, le Britannique opère une remise en question ; le doute s'installe en lui. Fleming veut-il nous dire que les services de son pays ne sont qu'une meute de chats castrés en proie à des questions existentielles ? Rien n'interdit de l'envisager.

Les rapports de l'agent avec sa hiérarchie sont également questionnés. M et les autres conçoivent et approuvent les missions, mais ils semblent tellement éloignés du terrain. Il n'y a pas l'ombre d'un cordon ombilical ici. N'en doutons pas : l'agent est livré à lui-même et à ses coéquipiers.


Personnages

Comme pour beaucoup de personnages culte, tous les ingrédients (ou la plupart) sont présents dès le départ. Le lecteur retrouve en effet tout ce qui fait l'essence du célèbre agent : son sang-froid, sa maestria au jeu, et son goût pour les jolies femmes et les belles voitures (cette balade en Bentley Blower au clair de lune témoigne de la relation qu'il a avec son véhicule, qui est d'ailleurs "son seul passe-temps"), et la bonne chère (foie gras et langouste, sans oublier son légendaire cocktail). Bond, c'est un épicurien tout en retenue, en contrôle de soi : vu le niveau de risque de son métier, ne rien se refuser - ou presque - semble une évidence, mais il ne faut pas laisser apparaître la moindre faiblesse.

Lorsque Fleming l'invite à découvrir les mécanismes de la psyché de son héros, le lecteur constate une bonne dose de misogynie (ou une certaine condescendance à l'égard des femmes), un conditionnement qui n'est pas sans faille - car il y a comme une envie d'autre chose - et une force mentale qui lui procure une résistance peu commune à la douleur. Le naturel garde le dessus, car Bond est d'abord un soldat qui parvient à discipliner son esprit autant que son corps.

Dans ce premier roman, le héros n'est pas à son avantage, en tout cas. Il ne remarque pas les deux espions installés à l'étage ; les Bulgares le ratent de peu ; il n'évite la banqueroute à la table de baccarat que grâce à ses amis de la CIA ; il tombe dans le piège de Le Chiffre ; il ne doit son salut qu'au SMERSH, l'ennemi de son ennemi ; et il comprend à la fin qu'il a été dupé tout du long.

Le Chiffre est, de toute évidence, une indéniable ordure : un bourreau et un tortionnaire qui est obsédé et ne parvient pas à s'arrêter. Un authentique sadique. Le lecteur comprend très rapidement qu'il lui sera absolument impossible de ressentir la moindre espèce d'empathie pour ce personnage-là - ce qui le rend particulièrement réussi en tant que méchant.

Quant à Vesper Lynd, si le lecteur ne connaît pas l'histoire, comment peut-il en soupçonner le dénouement ? Elle a tout de la compagne idéale selon les critères de Bond : attirante, mais réservée. Bien que trop discrète - et trop fragile - pour être une véritable femme fatale (elle ne correspond pas aux stéréotypes, d'ailleurs), il n'en reste qu'elle demeure celle par qui le scandale arrive.

"Casino Royale" compte peu de personnages secondaires. Le plus développé d'entre eux est le Français René Mathis, du Deuxième Bureau, bien sûr, avec son imparable sens de l'humour et sa lucidité sans concession. Felix Leiter a un indéniable côté boyscout ; il sert surtout de faire-valoir. M est à peine exploité, mais il n'en faudrait pas plus. Les autres - à l'exception du tueur du SMERSH, qui est une incarnation sans visage de ce que représente le communisme - sont plus des figurants que des seconds rôles.



Dimension graphique

S'il y a bien un aspect qui pourra (éventuellement) restreindre le degré de satisfaction, c'est le dessin. Le style de Calero sera qualifié de réaliste et minimaliste, avec un encrage abondant et un recours fréquent aux aplats de noir. Vu l'aspect minimaliste, le lecteur ne s'attarde pas (assez) sur les cases dépouillées et concentre toute son attention sur l'atmosphère et l'intrigue. Ce parti pris sied comme un gant au ton de l'histoire.

Mais ce choix a un effet indésirable : certaines cases sont assez difficiles à déchiffrer, certainement à cause de l'absence de détail ou de celle de la représentation du mouvement. Par ailleurs, certaines compositions sont complètement loupées, sans doute du fait d'un défaut de précision des crayonnés ou d'un encrage qui ne souligne pas suffisamment le détail. Ainsi l'assiette de Bond à la fin du sixième chapitre (du foie gras et de la langouste, pourtant) ne fera-t-elle envie à personne, pas même aux plus gourmands. En revanche, les cartes à jouer et la roulette - par exemple - sont d'un réalisme supérieur, tout comme la silhouette de la Bentley. Il est probable que l'artiste - jusqu'à preuve du contraire - ait utilisé certains logiciels de création graphique pour ces détails ; une hypothèse qui reste à confirmer.

Calero semble parfois s'être inspiré de personnages réels pour les besoins de l'album. Son Bond ressemble peut-être plus à Michael Fassbender qu'à Hoagy Carmichael (1899-1981), en qui Fleming voyait un modèle pour son personnage. Peut-être certains verront-ils dans Vesper Lynd un peu d'Elizabeth Taylor (1932-2011). Leiter, lui, a le visage de Jack Lord (1920-1998). Au gré des pages, le lecteur pourra (croire) reconnaître Jean Dujardin ou Roger Moore (1927-2017). L'exercice n'est guère évident, car le coup de crayon de Calero présente un autre défaut récurrent qui pourra occasionnellement entraver le plaisir de lecture : les visages à géométrie variable.

La couverture de Dalton, en revanche, avec ce Bond qui fixe le lecteur d'un œil inquisiteur, presque torve, est remarquable ; comme si l'agent était le seul à être conscient de l'enjeu réel de la partie, alors que les autres joueurs ou les curieux sont entièrement focalisés sur le spectacle de la table de jeu.

Traduction

Dans l'ensemble, la traduction - elle est signée Laurent Queyssi - est très satisfaisante. S'il faut être tatillon, on regrettera une phrase avec une ponctuation impropre et une autre avec une jolie faute de conjugaison. En dehors de cela, le travail de Queyssi est très convaincant.

Conclusion

Cette bande dessinée est une adaptation fidèle du roman "Casino Royale", dans les limites imposées par le médium, bien évidemment. Replonger dans l'esprit de cette première histoire par l'intermédiaire de cet album est une très bonne façon de revenir à la quintessence du personnage de Fleming. En outre, il y a cette atmosphère nocturne, entre violence et tristesse, parente proche du roman noir, que seuls les très grands livres d'espionnage peuvent engendrer. La partie graphique est parfois bancale, certes, mais le plaisir de lecture est présent, et bien présent.

Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz 

James Bond 007, Le Chiffre, Vesper Lynd, René Mathis, Felix Leiter, M, Royale-les-Eaux, SMERSH

mardi 9 avril 2024

Elric (tome 3) : "Le Loup blanc" (Glénat ; septembre 2017)

Intitulé "Le Loup blanc", cet ouvrage, sorti en septembre 2017, est le troisième tome de la série "Elric" publiée chez Glénat, qui compte cinq volumes à ce jour. Ce volume relié (dimensions 24,0 × 32,0 centimètres ; couverture cartonnée) comprend quarante-six planches, toutes en couleurs. C'est une énième adaptation du "cycle d'Elric", de Michael Moorcock, une œuvre-culte appartenant au registre du merveilleux héroïque, médiéval fantastique ou de l'Heroic Fantasy selon le nom choisi. 
Le scénario est coécrit par Julien Blondel et Jean-Luc Cano. Blondel s'est fait un nom dans le monde des jeux de rôles entre autres. Les dessins (crayonnés et encrage) sont signés par Julien Telo ("Mary Kingsley") ou par Robin Recht (planches 3-18 et 21-25). Recht a notamment produit un "Conan le Cimmérien: "La Fille du géant du gel" (chez Glénat ; en 2018). Lui et Telo ont créé le story-board et les designs avec Ronan Toulhoat. Jean Bastide élabore la mise en couleurs avec Luc Perdriset

Précédemment, dans "Elric". Imrryr. Alors qu'Yyrkoon, enchaîné, attend sa sentence, Elric - à la surprise générale - le gracie puis se résout - pour éviter une moisson d'âmes - à abdiquer et à partir en exil, abandonnant ainsi une Cymoril furieuse. 
Déjà un an qu'Elric a quitté l'île aux dragons, "tourné le dos" à son peuple et abandonné ce qu'il avait de "précieux". Il ne vit plus que "pour prendre d'autres vies" et se "condamne à tuer" pour sauver Cymoril ; déjà un an qu'il a cessé d'être empereur de Melniboné pour devenir celui "qu'ils" appellent "le Loup blanc". Il se demande si Cymoril rêve, s'il lui arrive d'espérer que tout cela n'est "qu'un songe", et que leurs existences ne soient "qu'un long spectacle" dont le destin les persuade "d'attendre le dénouement". Il a vécu "tant de choses qui ne peuvent être réelles", que leurs magies "ne sauraient expliquer", poursuivi des perles dans le désert des soupirs et vaincu "des sorciers immortels" sur des plans qui n'existent plus. Il a fait "cap vers le passé sous les voiles d'un capitaine aveugle" et "retrouvé des frères d'armes inconnus" qui savaient pourtant tout de lui... 

Ainsi, ce nouveau tome commence une année après l'abdication d'Elric, toujours aussi inattendue - même avec le recul. La trame peut être décortiquée en trois actes. Le premier est le plus intéressant pour plusieurs raisons. Elric s'y abandonne à l'introspection et revient sur le chemin parcouru depuis l'exil. Il entretient encore - aussi secrètement que naïvement - l'espoir et l'illusion que ne rien refuser ou presque à Stormbringer (sa soif est inextinguible) l'incitera à épargner l'âme de Cymoril. Ce qui pimente le plus ces pages est sans nul doute le binôme que l'albinos forme avec Smiorgan Tête-Chauve, comte et seigneur-marchand des Cités pourpres, un bonhomme au caractère bien trempé qui offre son amitié au Melnibonéen sans ignorer le risque encouru. Le ton général se trouve un peu allégé et la narration dynamisée grâce à l'utilisation de certains codes et mécanismes du "buddy movie". Du second acte, il faut surtout retenir le voyage, car visuellement, c'est la première fois que le lecteur est invité à visiter une ville - encore peuplée - qui n'est pas Imrryr, Dhakos, la cité aux mille flèches. D'aucuns penseront que tout cela - la visite, la requête de Vassliss et le départ - s'enchaîne d'une manière décidément bien pratique et ils n'auront pas tort. La narration paraît particulièrement compressée : entre l'arrivée à Dhakos et l'appareillage, le lecteur aura l'impression qu'à peine une journée s'est écoulée. Mais il n'en ressentira aucune irritation et se laissera porter sans friction par le flux des événements et une linéarité flagrante, mais qui n'enlève rien au plaisir de lecture. Enfin, dans la dernière partie, Elric rencontre un reflet déformé : Saxif d'Aan. Ainsi, l'ex-empereur réalise-t-il qu'il n'est pas le seul à subir un destin maudit au centre duquel se trouvent l'amour et les dieux. Mention assez bien pour la caractérisation de Saxif, un aristocrate hautain à la patience et la tolérance minimales, mais figure tutélaire pour Elric durant un instant aussi intense que bref. Son amertume, sa colère d'avoir été trompé par Mabelode (voire humilié) pour une quasi-éternité, et son sacrifice ultime pourront peut-être se frayer un chemin jusqu'au cœur du lecteur. 
La partie graphique évolue sans changer, le registre est identique et la série présente une uniformité visuelle d'un tome à l'autre, mais l'équipe d'artistes n'est jamais la même ; Didier Poli, par exemple, s'est retiré du projet (l'influence du style Disney n'est plus perceptible). Il y a là quelques compositions formidables. Retenons d'abord les planches huit et neuf, où Elric dégaine une Stormbringer assoiffée. Les esclavagistes ne comprennent que trop tard ce qui leur arrive. Quant à leurs captifs, ils sont aussi médusés que terrifiés. Relevons également ce travail de qualité sur les paysages, car ceux-ci sont particulièrement variés : plaines enneigées, grandes cités, mer, ruines et endroits touchés par la désolation, sans oublier les intérieurs, évidemment. Notons aussi les angles de prises de vue souvent inattendus et cette mise en page dynamique (grâce aux incrustations) qui contribuent à l'identité de cette série. En résumé, voilà donc une partie graphique sans la moindre faiblesse rédhibitoire. 

Un album épique et tragique à la narration compressée, linéaire, mais sans pesanteur, avec des choix qui ne feront pas forcément l'unanimité, mais qui ont au moins le mérite de présenter certains personnages (enfin, Cymoril et Yyrkoon, principalement) sous un jour nouveau - même si le résultat est éloigné de l'œuvre d'origine. 

Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz 
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Elric, Smiorgan Tête-Chauve, Saxif d'Aan, Vassliss, Yishana, Theleb K'aarna, Dhakos, Jharkor, Cymoril, Yyrkoon, Michael Moorcock, Glénat

mardi 9 janvier 2024

Dune (tome 2) : "Muad'Dib" (Huginn & Muninn ; septembre 2022)

Intitulé "Muad'Dib", cet album est le second volet d'une adaptation en un triptyque de bande dessinée du roman "Dune" (1965) - le chef-d'œuvre de l'écrivain nord-américain Frank Herbert (1920-1986). Les auteurs ont choisi de réaliser un tome pour chaque partie qui constitue le roman : "Book One: Dune", "Book Two: Muad'Dib", et "Book Three: The Prophet". En version originale, cet ouvrage a été publié en septembre 2022, chez le New-Yorkais Abrams Books, une filiale du groupe français Média-Participations. La version française est sortie chez Huginn & Muninn (propriété de Média-Participations aussi) en septembre 2022, sous la forme d'un volume relié (avec une couverture cartonnée) comptant exactement cent soixante-trois planches, toutes en couleurs. 
Cette adaptation a été conçue par Brian Herbert et Kevin J. Anderson ; Herbert (fils aîné de l'écrivain) et Anderson s'associèrent vers la fin des années quatre-vingt-dix afin de continuer à développer la franchise "Dune" par des romans. La partie graphique a été confiée à une équipe espagnole qui a fait ses preuves, notamment chez Valiant ou Marvel : Raúl Allén (dessin et encrage) et Patricia Martín (mise en couleurs), avec l'aide de Jesús R. Pastrana. Les couvertures ont été produites par Bill Sienkiewicz

Précédemment, dans "Dune" : le baron Vladimir Harkonnen se réjouit d'avoir repris Arrakeen aux Atréides et de leur avoir infligé une défaite. Il va nommer Glossu gouverneur d'Arrakis pour conduire une répression brutale, puis enverra Feyd en sauveur. 
Arrakis, le désert. Installé dans une tente, Paul médite ; il semble en transe. Lui et sa mère ont passé la journée cachés dans le sable à fuir les appareils Harkonnen ; désormais, ils attendent. Jessica l'informe que la nuit approche et s'enquiert d'éventuelles nouvelles de Duncan Idaho, censé revenir pour eux. Mais non, "rien". La tempête qui s'est levée l'après-midi devrait avoir effacé "toutes les traces". Jessica le prie de réessayer. Paul refuse, car il y a "trop de statique à cause de la tempête". Intérieurement, Jessica revit la mort de son bien-aimé, la chute d'Arrakeen, la destruction de la maison Atréides, et la victoire Harkonnen... 

Ce deuxième volume s'inscrit pleinement dans la lignée du premier et répond au même principe, à savoir la fidélité au matériel source pour seule et unique règle. Que le lecteur n'attende donc ni relecture ni fantaisie : il en serait pour ses frais. L'un des objectifs sous-jacents de cette bande dessinée est certainement de proposer une adaptation de référence durable du "Livre second", s'adressant à quiconque voudrait s'attaquer à l'œuvre ou la redécouvrir par ce médium. Bien entendu, il est évident que les auteurs ont dû opérer des coupures dans le roman çà et là (il serait intéressant de procéder à une comparaison détaillée avec le roman pour les identifier), car il leur faut caser l'histoire dans les cent soixante-trois planches qui leur ont été allouées. Mais ici aussi, les grandes scènes mémorables sont bien présentes ; c'est donc avec plaisir que le lecteur familier du roman redécouvrira les incontournables scènes fortes de ce volet, dont - entre autres - l'infiltration de Sardaukars dans la station impériale d'études et le sacrifice de Duncan Idaho qui en résulte, la fuite de Paul et Jessica à travers le désert (dont l'utilisation du marteleur et l'apparition du ver), la rencontre avec Stilgar et les Fremen, le duel entre Paul et Jamis ou encore l'absorption de l'Eau de la Vie par dame Jessica. Des cartouches (de soliloques) adroitement placés évoquent régulièrement l'émergence progressive des facultés de Paul et surtout l'effet que cela produit sur ses interlocuteurs ainsi que la réaction (exprimée ou non) de ceux-ci ; les légendes du Kwisatz Haderach et du messie demeurent donc centrales. Cette adaptation présente de nombreuses qualités en plus de la fidélité au texte (ce qui pourra néanmoins être perçu comme une faiblesse, car la surprise est inexistante pour ceux qui ont lu les romans, choix assumé, voire revendiqué par les auteurs). L'intrigue est parfaitement compréhensible (aucun élément crucial n'a été négligé) et la narration, tissée en un faisceau de deux à trois fils, reste équilibrée. Cette dernière est cependant fortement linéaire, c'est un défaut qui est présent du début à la fin : l'exploitation des différents fils ne parvient pas à l'estomper. 
La partie graphique d'Allén et Martín est dans la parfaite lignée du tome précédent ; le talent des artistes espagnols est indiscutable, mais ce trait réaliste, propre, fin et élégant ne réussit pas à retranscrire suffisamment cette atmosphère onirique si caractéristique de "Dune", et ce malgré des efforts de créativité en matière de mise en page, en témoignent les planches nº1, 64, 102-103 (double) et 156-157 (idem). Il est possible - ce n'est qu'une spéculation - que le dessinateur ait reçu une consigne de la part des scénaristes l'invitant à une certaine forme de classicisme, sans fioritures excessives. La mise en couleurs de Martín est intéressante en cela qu'elle utilise pour chaque scène des teintes spécifiques : par exemple, de l'orange et du rose pour le désert ou du bleu et du violet pour la nuit, etc. L'approche est efficace. 
La traduction a été effectuée par Alex Nikolavitch : il n'y a rien à redireLe résultat est irréprochable et exemplaire : le texte est soigné et il n'y a ni faute ni coquille.

Voici un second recueil sans surprise, avec les mêmes forces et faiblesses que ceux du premier ; entouré de collaborateurs de qualité, Herbert continue l'adaptation de l'œuvre de son père en bande dessinée, dans une approche aussi fidèle qu'elle est soignée, mais qui au fond propose plutôt une transcription qu'une adaptation. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Dune, Paul Atréides, Dame Jessica, Duncan Idaho, Thufir Hawat, Gurney HalleckFremen, Stilgar, Chani, Jamis, Dr Liet Kynes, Baron Vladimir Harkonnen, Glossu Rabban, Feyd-Rautha Rabban

mardi 19 décembre 2023

Elric (tome 2) : "Stormbringer" (Glénat ; septembre 2014)

Intitulé "Stormbringer", ce recueil paru en septembre 2014 est le deuxième tome de la série "Elric" publiée chez Glénat, qui compte quatre volumes à ce jour. Ce volume relié (de dimensions 24,0 × 32,0 centimètres, couverture cartonnée) comprend quarante-six planches, toutes en couleurs ; c'est une énième adaptation du "cycle d'Elric", de Michael Moorcock, une œuvre-culte appartenant au registre du merveilleux héroïque, médiéval fantastique ou de l'Heroic Fantasy selon le nom choisi. 
Le scénario est coécrit par Julien Blondel et Jean-Luc Cano. Blondel s'est fait un nom dans le monde des jeux de rôles entre autres. Didier Poli réalise les crayonnés des douze premières planches. Ensuite, il transmet le flambeau à Julien Telo ("Mary Kingsley"). Robin Recht se charge de l'encrage. Il a notamment produit un tome de "Conan le Cimmérien", "La Fille du géant du gel", en novembre 2018. Enfin, la mise en couleurs a été partagée entre Recht, Jean Bastide et Scarlett Smulkowski.

Précédemment, dans "Elric", Yyrkoon fuit en enlevant Cymoril. Désespéré, Elric invoque Arioch et lui verse une offrande (du sang, des âmes, son bras et son destin) contre son aide ! Arioch accepte : ils ont tant de choses "à accomplir ensemble"
Imrryr, un jour de tempête. Sur un quai cinglé par le vent, la pluie et les embruns, quatre Melnibonéens attendent le retour d'un voor' ekh ; se dirigeant vers eux, la formidable créature fend les flots. Lorsqu'elle émerge de l'eau en battant des ailes, l'officier lui impose de s'agenouiller ; soumise, elle s'exécute. Son dompteur lui avait pourtant interdit de rentrer seule : "Où sont-ils ?" Piteusement, l'animal avoue qu'il n'a pas réussi à "les trouver". Le militaire l'avait "prévenu" ; Melniboné "ne tolère pas l'échec". Il fait claquer son terrible fouet sur le crâne du monstre et ordonne aussitôt aux soldats de "convoquer d'autres émissaires", des "hiish' ims" ou des "khar' zuls" s'il le faut. Il conclut par un présage funeste : s'ils ne retrouvent pas "le félon" et la reine, ils seront "servis dans des plats" à la table d'Elric. Sur ce, il les laisse et va présenter son rapport au Dr Jest... 

La magie du "Trône de rubis", le premier tome, ne se renouvelle pas pleinement. Cela se conçoit, car l'effet de la nouveauté s'est étiolé. Il est donc réaliste d'envisager que le lecteur sera plus sensible aux défauts de ce second volet qu'à ses qualités et l'enthousiasme - pour une fois - d'Alan Moore dans sa préface (à croire que l'éditeur cherche à légitimer chaque numéro) n'y changera pas grand-chose. Le premier de ces défauts est la compression de la narration ; tout donne à nouveau la sensation de se dérouler très vite et en un laps de temps restreint, l'invocation d'Arioch (sept planches), le voyage (vingt-et-une), le combat (onze) et le retour à Imrryr (sept). Mais surtout, il y a un autre aspect de taille, la confrontation aux choix que les scénaristes ont dû opérer pour réussir à caser le roman dans un album de bande dessinée de quarante-six planches. Blondel et Cano ont ainsi pris la décision, entre autres exemples, d'occulter la présence de Rackhir l'Archer rouge, un compagnon d'armes d'Elric qui connaît une fin tragique, son âme étant aspirée par Stormbringer. En effaçant ce personnage emblématique du récit (Rackhir, après tout, sauve quand même la vie d'Elric dès leur première rencontre), les adaptateurs s'éloignent aussi du côté jeu de rôles de la saga. En outre, ce choix rend la décision d'Elric d'abandonner son trône pour partir à la découverte des Jeunes Royaumes d'autant plus incompréhensible ; dans le roman, il est en effet plus que probable que la rencontre avec Rackhir soit à l'origine de cette envie aussi soudaine que surprenante. Ici, l'adaptation ôte donc son sens à cette scène et à une partie de la conclusion. S'il a lu le cycle, le lecteur se trouvera devant un cas d'école d'adaptation dégraissée par la force des contraintes du médium, avec les modifications qui en résultent ; voyant ça, il pourra s'inquiéter du sort de Tristelune. En revanche, louons l'intelligence avec laquelle Blondel et Cano, par le biais de leur texte, traduisent l'emprise immédiate de Stormbringer sur le cœur et l'esprit d'Elric. Autre friction, hélas : le combat entre Elric et Yyrkoon, qui est réduit à à peine plus de deux planches et n'en est plus que symbolique. 
Ce qui s'applique au scénario est également valable pour le dessin. L'exemple le plus évident est celui de l'arrondi des yeux avec les petits iris, une marque de fabrique qui rappellera le style Disney. Pour ceux qui n'apprécient pas ce dernier, c'est un détail qui pourra finir par s'avérer agaçant. Les plus exigeants et les plus observateurs déploreront des finitions aléatoires çà et là ou verront dans la ressemblance entre la tour de Dhoz-Kam et Barad-dûr le reflet d'un manque de créativité et d'une manie à piocher dans les sources d'inspirations les plus évidentes. Le talent des artistes est réel, néanmoins : leur étonnante maîtrise du décor (y compris la place laissée aux onomatopées) et des arrière-plans insuffle de la vie aux planches. Certaines compositions sont épiques et formidables ! L'apparition de Straasha, par exemple. La mise en page demeure cinématographique, dans la lignée de celle du premier volume, avec une lisibilité qui est remarquable, malgré une densité de détail élevée. 

Il ressort de la découverte ce tome une légère frustration, voire d'incompréhension. Hélas, cela peut être le lot d'une adaptation de roman en bande dessinée. S'il veut pleinement profiter de cette série, le lecteur devra impérativement réaliser un effort sur lui-même en mettant de côté les souvenirs des lectures des romans. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz 
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Elric, Cymoril, Yyrkoon, Arioch, Straasha, Grome, Michael Moorcock, Julien Blondel, Jean-Luc Cano, Didier Poli, Julien Telo, Robin Recht, Jean Bastide, Scarlett Smulkowski, Glénat

jeudi 31 août 2023

Conan le Cimmérien : "Chimères de fer dans la clarté lunaire" (Glénat ; mai 2019)

Publié en mai 2019, "Chimères de fer dans la clarté lunaire" est le sixième numéro de la collection que Glénat consacre aux adaptations en bande dessinée des récits que l'auteur texan Robert E. Howard (1906-1936) écrivit pour Conan le Cimmérien. Ce recueil - de dimensions 24,0 × 32,0 cm, relié, avec une couverture cartonnée - inclut cinquante-sept planches, toutes en couleurs. En bonus, une carte géographique de David Demaret, une postface de Patrice Louinet (trois pages), des crayonnés et cinq pages d'hommages de Gaëlle Hersent, Michaël Sanlaville, Béatrice Tillier, Vince, Sylvain Guinebaud et Cromwell
Le principe de cette collection est clair : un ouvrage = une aventure complète = une vision = une équipe artistique. Là, c'est à l'artiste Virginie Augustin qu'a été confiée l'adaptation. La Catovienne a planché dans le milieu de l'animation, notamment chez les studios Disney. Elle réalise cet album sous toutes ses coutures : le scénario de l'adaptation, les dessins et l'encrage, ainsi que la mise en couleurs des planches. Parmi ses autres œuvres, notons encore "Alim le tanneur" ou "Joe la pirate"

Un marais sous un ciel gris. Une jolie jeune femme légèrement vêtue a lancé sa monture au galop pour fuir cet endroit. Son beau cheval blanc s'effondre à cause de la fatigue ou d'un mauvais appui, précipitant sa cavalière sur le sol fangeux ; elle se relève et se met à courir éperdument. Soudain, une voix retentit : "Olivia !" Quelqu'un l'appelle par son prénom. Un cavalier en armure surgit derrière elle et lui ordonne de s'arrêter. Il reconnaît que la retrouver "n'a pas été chose facile", mais aucun destrier "à l'ouest de la Vilayet" ne peut distancer le sien ! L'homme qui s'exprime est Shah Amurath, un seigneur hyrkanien. Il regrette devoir la poursuivre, alors que le peuple fête "sa victoire sur ces chiens de Kozaki" ! Olivia le prie de lui laisser sa liberté, mais il refuse : il a l'intention de la ramener à Akif. Elle insiste ; il explique à Olivia que sa résistance lui plaît, et se demande s'il peut se lasser d'elle. En tout cas elle restera tant qu'il éprouvera du plaisir à ses souffrances et ses larmes... 

La nouvelle "Chimères de fer dans la clarté lunaire" fut publiée en avril 1934 ; intitulée "Iron Shadows in the Moon" par son auteur, elle fut renommée "Shadows in the Moonlight", peut-être lors d'une réédition postérieure à la mort de Howard. Louinet, dans une postface très instructive, mentionne la nature alimentaire de ce travail. Le secteur nord-américain de l'édition était affecté par la récession. Pour l'écrivain, ce devait être une source d'inquiétude. Louinet écrit que "Chimères de fer dans la clarté lunaire" est un texte dans lequel Conan est en retrait. Olivia assure le premier rôle. Effectivement, Conan symbolise la force brute protectrice ; c'est seulement à la fin qu'il retrouve son élément et reprend l'initiative. Ne nous limitons pas aux atours légers d'Olivia : nous découvrons une jeune femme farouche, qui n'aspire qu'à la liberté et n'hésite pas à avouer (avec une fausse candeur ?) à Conan qu'elle le craint. Olivia est une authentique princesse : l'une des filles du roi d'Ophir, vendue par son père comme esclave, car elle refusait un mariage arrangé avec un prince de Koth. Une parabole qu'utilise Howard pour illustrer un thème récurrent : la cruauté et l'inhumanité de ces sociétés soi-disant civilisées, qui pourtant craignent et méprisent les Barbares, à qui ils reprochent leur prétendue sauvagerie. Quoi qu'il en soit, et comme l'a souligné l'autrice, les intérêts d'Olivia et de Conan convergent et cela est figuré de façon assez naturelle. Mais l'histoire ne se limite pas à ses considérations et évolue. D'abord, un passage qui rappelle invariablement les récits de naufrages ou d'explorations, marqué par un superbe changement de décor ; puis une transition vers le cœur de l'intrigue, qui a donné ce titre au texte. L'atmosphère évolue à nouveau et plonge dans le registre fantastique et horrifique, entre matérialisations des phobies, fantômes, tragédies cruelles et conflits divins, dans lesquels l'être humain ne peut jouer d'autre rôle que celui de témoin impuissant. Ces idées et ces thèmes sont parfaitement restitués par Augustin, qui signe une belle adaptation, dans le respect du texte malgré les coupures auxquelles il a évidemment fallu procéder. 
Le coup de crayon d'Augustin regorge de qualités qui frappent dès la première planche, révélatrice. Une densité de détail très satisfaisante, une remarquable diversité des angles de prises de vues, une belle maîtrise du mouvement, et une lisibilité irréprochable. Seuls les yeux (trop) ronds trahissent son passage par les studios Disney. Tant pis : le lecteur devra s'y habituer. Le Conan de l'artiste est convaincant : il exhale puissance et rapidité. Il n'est pas trop massif et conserve sa félinité. Autre force d'Augustin, la variété des décors grâce aux contrastes de sa mise en couleurs : le marais hyrkanien, le palais royal d'Ophir, la forêt, les ruines et tout ce qui s'y déroule. La manière dont l'artiste réussit à varier la mise en page suscite l'admiration : gouttières blanches pour les scènes diurnes et noires pour les scènes nocturnes (évident, mais rendu garanti), emploi millimétré de l'insert, équilibre entre horizontalité et verticalité des vignettes. À cet égard, la scène du sacrifice est représentative. 

Tous les textes de Howard ne peuvent être à égalité dans le cœur du public. Malgré le côté alimentaire, "Chimères de fer dans la clarté lunaire" est l'une des nouvelles de l'écrivain que l'on retient. Avec le recul des six albums précédents, il apparaît qu'Augustin réalise l'un des plus réussis depuis le lancement de cette collection. 

Mon verdict : ★★★★☆ 

Barbüz 
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz 

Conan, Olivia, Shah Amurath, Sergius de Khrosha, Virginie Augustin, Robert E. Howard, Glénat

mercredi 16 août 2023

Hawkmoon (tome 1) : "Le Joyau noir" (Glénat ; septembre 2022)

Intitulé "Le Joyau noir", cet album paru en septembre 2022 est le premier tome de la série "Hawkmoonpubliée par Glénat. Ce recueil relié (de dimensions 24,0 × 32,0 centimètres, couverture cartonnée) contient cinquante-cinq planches, toutes en couleurs ; c'est une nouvelle adaptation de "La Légende de Hawkmoon", de Michael Moorcock, une œuvre-culte appartenant au registre du merveilleux héroïque, du médiéval fantastique, ou de l'Heroic Fantasy, selon la terminologie en vogue. 
Le scénario est écrit par Jérôme Le Gris. Le Gris a aussi scénarisé la série "Horacio d'Alba" (2011-2016), entre autres. Benoît Dellac et Didier Poli se chargent des dessins. Dellac a notamment travaillé sur "Notthingham" et Poli est directeur artistique de "La Sagesse des mythes". Pour terminer, la mise en couleurs a été composée par Bruno Tatti et Angélina Rodrigues

Cité de Köln, quatre-vingt-sixième année de l'Aigle, la ville étouffe sous les flammes et la fumée, les bâtiments ne sont plus que ruines ; sérieusement endommagée, la cathédrale se tient encore debout. Dorian Hawkmoon, fils du duc de Köln, mène la charge de ses chevaliers contre des soldats granbretons, qui se sont regroupés devant le parvis : les piquiers de l'ordre du Taureau. C'est le fracas des armes sur les armures. Côté granbreton, c'est la déroute ! Le pont est dégagé : les Taureaux ont été laminés. Hawkmoon écoute le rapport de Teutoborg, un de ses officiers. Il l'informe que les ornithoptères ennemis n'ont plus de munitions ; quant au baron Meliadus de Kroiden (le Grand Connétable de l'ordre du Loup), il s'est "retranché avec ce qu'il lui reste d'hommes à l'intérieur de la cathédrale". C'est, selon Teutoborg, la seule place que ces "Granbretons tiennent encore". Il ajoute que le reste de la cité sera "bientôt libéré""À quel prix", se demande Hawkmoon. Il s'enquiert alors de la santé du duc, son père, mais apprend qu'il serait tombé avec sa garde et n'aurait pas survécu, les Loups de Meliadus n'ayant fait aucun survivant. Quelques instants plus tard, Hawkmoon et les chevaliers pénètrent dans la nef de la cathédrale... 

Voici une nouvelle adaptation de "Hawkmoon", la première en français, celle des années quatre-vingt parue chez First n'ayant pas été traduite (à ce jour). "Hawkmoon" (Moorcock écrivit cette saga entre 1967 et 1975) est une dystopie dans laquelle la Granbretanne (la Grande-Bretagne) aspire à imposer son joug au reste du monde, en commençant par l'Europe. Le Gris voit là deux facettes. La première est une histoire classique de vengeance, celle de Dorian Hawkmoon. La seconde est l'Europe "face aux impérialismes" (sic) et le questionnement à la fois géostratégique et politique qui en découle : faut-il s'allier avec ses voisins - ou pas ? Effectivement, il s'agit bien de cela, les nations aveugles et individualistes ayant réagi tardivement pour appliquer le principe de l'union faisant la force. Il est plausible que "Hawkmoon" s'inspire à la fois des accords de Munich (1938) et de la construction européenne, l'Union ne comptant que six États-Membres en 1967. Incarnation étatique du mal, fossoyeuse de civilisations et de cultures et insatiable conquérante, la Granbretanne pourrait aussi bien être le Troisième Reich que l'Empire romain. Airain voit pourtant l'émergence de ce nouvel ordre mondial comme un mal nécessaire qui pourrait mettre un terme à la féodalité et aux conflits régionaux récurrents ; la fin (l'union), peu importe les moyens (la guerre). Bien qu'elle alimente le contexte, cette dimension politique de la saga perd ensuite en importance. Dorian Hawkmoon apparaît plein de caractère, fougueux, colérique, certainement en rage contre lui-même et contre les erreurs qu'il a commises. Le joyau noir l'oblige à être un collaborateur malgré lui, il est sur le point d'atteindre le point de non-retour. Et s'il ne cède pas aux sirènes du suicide (l'éventualité n'est d'ailleurs pas évoquée), c'est seulement parce qu'il voit à plus long terme et que sa soif de vengeance le maintient en vie. Le Gris développe deux, voire trois fils narratifs qui s'entremêlent avec équilibre. Il n'y a aucun maniérisme ici ; les caractérisations sont impeccables, les dialogues sonnent juste. Ce tome captivant répond aux attentes des fanas de Moorcock comme à celles des néophytes. 
Voici une splendide partie graphique, avec plusieurs doubles pages absolument somptueuses. Pour ceux qui lisent "Elric" en parallèle, la filiation visuelle entre les deux franchises est flagrante ; elle était voulue par les auteurs (et peut-être suggérée par le responsable éditorial, Benoît Cousin). Dellac a aussi expliqué dans un entretien les inspirations gothiques, baroques et steampunk pour Londra, la capitale granbretanne (cette tour de Big Ben !), antiques (gréco-romaines et perses) pour la Kamarg. Bien que Poli semble avoir participé à la partie graphique (mais dans quelle proportion : cela n'est pas précisé), le réalisme des dessins n'a aucunement été affecté par les rondeurs qui caractérisent le style de cet artiste, même si ce Meliadus-là n'exsude peut-être pas suffisamment le mal, un point de vue très subjectif. La réussite de l'ensemble est incontestable : décors, costumes, expressivité, découpage, mise en page, ou choix des teintes, le travail de l'équipe artistique force l'admiration. 

Globalement très respectueux de l'œuvre de Moorcock (évidemment, il a fallu tailler dans le texte), ce premier tome est une révélation : Le Gris et Dellac donnent vie à cet univers à la fois original et proche de notre propre histoire en lui insufflant une irrésistible dimension épique. Cette adaptation tient toutes ses promesses.

Mon verdict : ★★★★★

Barbüz, pour ASKEAR
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Dorian Hawkmoon, Comte Airain, Yisselda, Baron Meliadus de Kroiden, Granbretons, Michael Moorcock, Jérôme Le Gris, Benoît Dellac, Didier Poli, Bruno Tatti, Angélina Rodrigues, Glénat

lundi 3 juillet 2023

Elric (tome 1) : "Le Trône de rubis" (Glénat ; mai 2013)

Intitulé "Le Trône de rubis", cet album sorti en mai 2013 est le premier numéro de la série "Elric", publiée chez Glénat ; elle compte quatre volumes à ce jour. Ce recueil relié (de dimensions 24,0 × 32,0 centimètres, couverture cartonnée) comprend quarante-six planches, toutes en couleurs ; c'est une énième adaptation du "cycle d'Elric", de Michael Moorcock, une œuvre-culte appartenant au registre du merveilleux héroïque, médiéval fantastique ou de l'Heroic Fantasy selon le nom choisi. 
Le scénario a été écrit par Julien Blondel. Il s'est fait un nom dans le monde des jeux de rôles, entre autres. Didier Poli en a réalisé les crayonnés. Il est directeur artistique de "La Sagesse des mythes", la série de Luc Ferry. Robin Recht est chargé de l'encrage : il a produit un album de "Conan le Cimmérien""La Fille du géant du gel", notamment. Enfin, la mise en couleurs a été composée par Jean Bastide, qui a eu en plus de cela carte blanche pour procéder à des retouches selon ses goûts. 

Melniboné, l'île aux dragons, à Imrryr, derrière les murailles et les tours de la cité : Elric est nonchalamment installé sur son trône de rubis, sa cousine et concubine Cymoril à ses côtés. Le prince Yyrkoon - cousin d'Elric - les observe de loin, plein de dédain. Il confie sa rancœur à Hammah, un conseiller bedonnant et déjà âgé. Est-ce vraiment l'empereur de Melniboné, sur ce trône ? Est-ce bien lui "le digne descendant d'une lignée de chevaliers dragons et de rois sorciers d'Imrryr", ou n'est-ce là qu'un "homme malade, abreuvé de potions et nourri de parchemins ?" Hammah l'appelle à la retenue. De toute évidence, la boisson égare le prince ; Elric n'a certes "rien d'un conquérant", mais on ne peut "douter de sa puissance". Yyrkoon s'énerve. Cet "albinos" ? Ce "philosophe" ? Serait-ce la nouvelle conception de la puissance de Hammah ? Serait-ce ce que son cousin a fait d'eux ? La gloire de Melniboné n'a pas été forgée "dans le feutre de ses bibliothèques" - mais "dans le sang, la terreur et les âmes piétinées de ses ennemis !" Les Melnibonéens : leur nom seul fit "trembler les royaumes et brisa des empires"... 

Après les travaux de Philippe Druillet et Michel Demuth (1939-2006), de Walter Simonson, de Roy Thomas et P. Craig Russel - et bien d'autres encore, voilà une nouvelle adaptation du "cycle d'Elric", l'œuvre la plus connue de Moorcock. En préface, celui-ci affirme "sans réserve" que cette version rejoint sa vision originale "au plus près". La légitimité est donc assise par l'écrivain lui-même ; rien à dire - d'autant que les quelques ajustements proposés par Blondel ont été également validés par Moorcock. De toutes les adaptations, c'est probablement la plus complète, la plus proche du matériau d'origine. Les quatre premiers albums forment un cycle intitulé "Melniboné" (réunis en intégrale) ; d'autres devraient suivre. Ici, en cinq planches d'introduction, Blondel explique le contexte et l'histoire de Melniboné et de son peuple et revient sur l'ascendance d'Elric. Pour celui qui découvrit la saga bien avant cet album, ce rappel est bienvenu, tout y est dit, et c'est d'autant plus intéressant que la narratrice de ces pages n'est autre que Stormbringer, l'épée maudite - bien qu'elle ne soit ni nommée ni montrée. Les grands éléments centraux sont rapidement mis en place : la décadence de l'empire, la rivalité entre Elric et son cousin, la faiblesse physique d'Elric, la tentative d'invasion, la bataille, la traîtrise d'Yyrkoon... Tout cela s'enchaîne assez vite, peut-être trop, la narration de Moorcock étant généralement très étirée et plus propice à une forme d'onirisme. Les évènements sont aussi compressés qu'il le faut pour rentrer en quarante-six planches : le lecteur à l'impression que tout se déroule en une longue séquence qui dure à peine une journée. Les caractérisations sont conformes à ce que le lecteur pourrait attendre ; s'il s'agit parfois d'archétypes (Yyrkoon), elles sont plus complexes pour Elric, antihéros à la santé fragile. Quant à Cymoril, les auteurs avaient souhaité rendre la princesse "plus melnibonéenne" ; c'est mieux, à défaut d'être entièrement convaincant. Malgré ces légères faiblesses, l'exercice de l'adaptation est ici particulièrement abouti, et Blondel, s'il a dû choisir puis trancher dans le matériau d'origine, ne s'est point trompé dans ses choix. 
La partie graphique étonne. Chaque artiste complète le travail de l'autre, pas dans une logique de productivité, mais comme un enrichissement, selon les auteurs. Les influences sont claires, Philippe Druillet, Olivier Ledroit"Hellraiser". Le découpage est cinématographique, les décors sont marquants, baroque et décadence suintent d'Ymrrir, capitale gothique, cyclopéenne et grandiloquente. Une atmosphère crépusculaire permanente, tandis que les scènes d'actions sont mues par le souffle épique nécessaire. Les auteurs expliquent que le trait plus rond de Poli (en bon ex-Disney) est compensé par l'âpreté de celui de Recht. Néanmoins, il y a de nombreuses cases où ces rondeurs subsistent, notamment au niveau des yeux et du visage de Cymoril. Il y a enfin une véritable réflexion sur la mise en couleurs, qui privilégie les teintes rougeâtres (le sang, le trône de rubis), noirâtres (les armures, la nuit, les ombres) et blanchâtres ou grisâtres (l'argent de la chevelure d'Elric, son teint d'albâtre). 

C'est une première adaptation hautement qualitative que propose "Le Trône de rubis" ; le résultat se démarque très facilement du matériau existant. Dès lors, on peut aisément affirmer - sans ambages - qu'il s'agit là de l'adaptation la plus réussie de la franchise à ce jour... en espérant que la suite soit du même acabit, toutefois.  

Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz, pour ASKEAR
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Elric, Cymoril, Yyrkoon, Michael Moorcock, Julien Blondel, Didier Poli, Robin Recht, Jean Bastide, Glénat

jeudi 19 mai 2022

Dune (tome 1) : "Dune" (Huginn & Muninn ; janvier 2021)

Le "Livre 1 : Dune" de "Dune" est le premier album d'une adaptation en un triptyque de bande dessinée du roman "Dune" (1965), le chef-d'œuvre de l'écrivain nord-américain Frank Herbert (1920-1986). Les auteurs ont choisi de réaliser un tome pour chaque partie qui constitue le roman : "Book One: Dune", "Book Two: Muad'Dib", et "Book Three: The Prophet". En version originale, cet ouvrage a été publié en novembre 2020, chez le New-Yorkais Abrams Books, une filiale du groupe français Média-Participations ; la version française est sortie chez Huginn & Muninn (même groupe) en janvier 2021 sous la forme d'un recueil relié (couverture cartonnée) qui compte cent soixante-trois planches en couleurs. 
Cette adaptation a été conçue par Brian Herbert et Kevin J. Anderson ; Herbert (fils aîné de l'écrivain) et Anderson s'associèrent vers la fin des années quatre-vingt-dix afin de continuer à développer la franchise "Dune" par des romans. La partie graphique a été confiée à une équipe espagnole qui a fait ses preuves, notamment chez Valiant ou Marvel : Raúl Allén (dessin et encrage) et Patricia Martín (mise en couleurs). Couverture : Bill Sienkiewicz

Planète Caladan, à Castel Caladan : la maison Atréides finalise ses préparatifs en vue d'un grand déménagement vers la planète Arrakis, nouveau fief que l'empereur padishah Shaddam IV vient de confier au duc Leto Atréides. Paul - l'héritier du duc - reçoit la visite de la révérende-mère Gaius Helen Mohiam de l'ordre du Bene Gesserit et diseuse de vérité à la cour impériale. Jessica, mère de Paul, concubine du duc, attend celle qui fut son mentor. Les retrouvailles sont sans cérémonie. Jessica est prête : elle savait que Mohiam viendrait. Cela fait quinze ans. Mohiam déclare que "l'heure est venue", elle veut voir Paul. La religieuse sait que Paul écoute : "l'affreux petit rusé". Mais la royauté a besoin de ruse. Peut-être est-il le Kwisatz Haderach ? Elle lui souhaite bonne nuit ; demain, il devra subir l'épreuve de son Gom Jabbar... 

À l'exception de l'adaptation du film de David Lynch (1984), réalisée par Ralph Macchio et Bill Sienkiewicz en 1985, cet ouvrage est la première véritable adaptation de l'œuvre de Frank Herbert en bande dessinée. C'est étrange ; Brian Herbert estime d'ailleurs que ce "monument littéraire" est un "candidat parfait pour une adaptation en bande dessinée". Par peur d'un échec à retranscrire l'incroyable richesse thématique du livre ? Possible. Après tout, Alejandro Jodorowsky avait déjà échoué à réunir les fonds nécessaires à la fin des années soixante-dix, et le film de Lynch - qui récupéra le projet - fut éreinté par la critique (le réalisateur lui-même considère le film comme son "grand échec") et se transforma en déroute commerciale. Herbert a opté pour une approche radicalement différente et qui a pourtant tout son sens, coller le plus possible à l'original ; ici, il est plus que probable que l'approche du fils (le respect pour l'œuvre du père) soit indissociable de celle de l'écrivain, habituellement confronté à une obligation de choix entre fidélité et relecture plus ou moins libre. Herbert fils explique encore qu'Anderson et lui voulaient du "pur Dune, chapitre par chapitre, scène par scène" ; il ajoute cependant qu'il a fallu couper dans le matériau originel, car retranscrire l'intégralité du contenu narratif n'était pas envisageable. Mais que les amateurs purs et durs du roman soient rassurés, car toutes les scènes culte du "Premier Livre" sont bien là : l'épreuve du Gom Jabbar, la séance d'escrime de Paul avec Gurney Halleck, la tentative d'assassinat du tueur-chercheur, le sauvetage de l'équipage de la moissonneuse dans le désert, la dent empoisonnée de Leto. Détail : les soliloques sont retranscrits dans des cartouches, dont la couleur change à chaque protagoniste. Les auteurs ont sans doute estimé que les bulles de pensée ne convenaient pas à l'atmosphère particulière de "Dune". Pour la facette scénario de l'adaptation, le parti pris par Herbert fils et Anderson fonctionne bien. 
La partie graphique d'Allén et Martín soulèvera quelques questions. Le style d'Allén se caractérise par son réalisme. Son trait est fin et élégant, régulier, et embelli par un encrage léger, discret, qui évite toute surcharge. Les finitions sont impeccables. La densité de détail est très satisfaisante ; le superflu est proscrit, sans doute pour permettre au lecteur d'appréhender le contexte sans difficulté, et sans distraction inutile. Allén omet parfois les arrière-plans, que Martín remplace par une couche de couleur unie, notamment lors de séquences où la tension est forte ; le rendu suggère une scène plongée dans l'obscurité. La mise en couleurs est douce et sans rien de criard. Hélas, le style soigné - trop soigné ? - de l'Espagnol ne laisse guère de place à l'onirisme que véhicule le texte. Là tout semble propret, trop "calibré". 
La traduction, qui est confiée à Alex Nikolavitchest honorable, mais, en vrac : une faute de conjugaison, une onomatopée non traduite, et l'expression "éclaircir l'air" est traduite de façon 100% littérale ; "détendre l'atmosphère" aurait été préférable. 

Il s'agit, pour conclure, d'une adaptation dans le respect du texte originel ; le résultat est suffisamment abouti - à défaut d'être entièrement convaincant et d'avoir une personnalité propre - pour que le lecteur ait envie de s'intéresser au second recueil. 

Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

vendredi 15 avril 2022

Conan le Cimmérien : "La Citadelle écarlate" (Glénat ; mars 2019)

Sorti en mars 2019, "La Citadelle écarlate" est le cinquième volet de la série que Glénat consacre aux adaptations en bande dessinée des récits que l'auteur texan Robert Howard (1906-1936) écrivit pour Conan le Cimmérien. Ce recueil - format 24,0 × 32,0 cm et à couverture cartonnée - inclut cinquante-six planches en couleurs. En bonus : la carte de David Demaret, une postface de Patrice Louinet, un portrait de Conan, ainsi que cinq pages d'hommages, signées Laurent Hirn, Stéphane Perger, Cecil, Olivier Ta (TaDuc), Dimitri Armand, et Vincent Froissard
Le principe de cette collection est clair : un ouvrage = une aventure complète = une vision = une équipe artistique. Là, c'est au scénariste belfortain Luc Brunschwig et au dessinateur Étienne Le Roux qu'a été confiée l'adaptation. Leroux a réalisé les dessins et l'encrage, et la mise en couleurs des planches a été confiée à Hubert Boulard dit Hubert (1971-2020). Brunschwig a été révélé par "Le Pouvoir des innocents". Le Roux est connu notamment pour "14-18". Brunschwig et Le Roux avaient déjà collaboré ensemble, sur la série "La Mémoire dans les poches"

Sortant de la forêt, chevauchant un ours, Flavio, le ménestrel du roi Conan, se presse vers les portes de l'imposante cité de Tamar. Il supplie ceux qui veulent bien l'écouter de rentrer dans la ville et de s'y abriter. Bientôt, hurle-t-il, les murailles de Tamar seront leur "dernier rempart contre la mort", car c'est "l'enfer et tous ses démons" qu'il ramène dans son sillage ; à la porte d'entrée, un garde le reconnaît et ordonne qu'on le laisse passer. Peu après, l'ours s'effondre mort d'épuisement. Ému, le ménestrel remercie son "compagnon" de l'avoir ramené juste à temps à Tamar. Il supplie les gardes de fermer les portes à double tour. L'un d'eux lui répond que cela est "impossible", ses collègues et lui n'ont pas autorité pour cela. En l'absence du roi, seule la "Noble Assemblée" peut prendre pareille décision... 

La nouvelle "La Citadelle écarlate" ("The Scarlet Citadel") fut écrite au printemps 1932, et publiée en janvier 1933. La postface indique qu'il s'agit du "cinquième texte consacré" à Conan. Toujours selon Louinet, Howard s'est inspiré - comme pour "La Fille du géant du gel" (1932) - de "Bulfinch's Mythology" (1855-1863)une compilation de contes et légendes arrangée par Thomas Bulfinch (1796-1867). Louinet ajoute que Howard a également pioché dans "La Compagnie blanche" ("The White Company", 1891) et "Sir Nigel" (1906), diptyque d'Arthur Conan Doyle (1859-1930) qui a pour cadre le début de la guerre de Cent Ans. La particularité de la "La Citadelle écarlate" est que Conan, dans la force de l'âge, y est souverain d'Aquilonie. Cela n'est pas du goût du prince Arpello de Pellia, qui conspire pour chasser le Cimmérien du trône et y monter. À cette fin, il a scellé une alliance avec les Kothiens de Strabonus et les Ophiriens d'Amalrus. À leurs côtés, un allié de taille : le sinistre sorcier Tsotha-Lanti. On retrouve ce savant dosage d'événements homériques et d'éléments horrifiques qui caractérise plusieurs nouvelles de Howard. Naturellement, Conan est juste, aimé de ses sujets, alors que Pellia est un monstre de cynisme. Pour Louinet, Howard exprime là son "mépris envers la monarchie héréditaire et la notion [...] de noblesse", mais cette idée a toujours été très répandue aux États-Unis - où l'on voue un culte à la méritocratie -, et pas seulement chez Howard. Le statut royal de Conan permet à l'écrivain de justifier ces grandes batailles rangées, comme dans "Le Colosse noir", où Conan était général (il y a des similarités entre les deux nouvelles). Brunschwig prend des libertés ; pas avec l'intrigue, mais avec ses protagonistes. Des personnages secondaires sont omis, d'autres inventés, tel Flavio : sa création permet d'utiliser moins de figurants, de cristalliser la souffrance du peuple sur une seule figure, et de concentrer la narration. Enfin, il y a Tsotha-Lanti et Pelias. Le premier est sinistre à souhait, mais le second, malgré son affabilité, n'en est pas moins profondément inquiétant et insaisissable ; la vedette de cet album, c'est peut-être lui. L'adaptation de cette nouvelle à part n'est pas scrupuleusement fidèle, mais elle est structurée, équilibrée, généreuse en action, en émotion, et compte son lot de surprises. 
Le Roux évolue dans un registre qui peut être qualifié de réaliste : proportions et traits normaux, si ce n'est les yeux, quelquefois trop ronds, et des expressions parfois exagérées. Le trait net est d'un contour régulier. Dosé avec parcimonie, l'encrage est un peu léger par endroits malgré de beaux contrastes entre ombre et lumière (cf. les séquences de la geôle). L'artiste compose une poignée de somptueuses planches de bataille au début, mais quelques arrière-plans chiches en détail ternissent celle de la fin. Le découpage est clair, quel que soit le type d'action. Le quadrillage consiste en trois ou quatre bandes horizontales séparées par des gouttières blanches. Le Roux utilise parfois la technique de l'incrustation. La mise en couleurs est un point faible important : manquant de couleurs vives, elle n'est pas assez organique. 

Brunschwig adapte "La Citadelle écarlate" avec liberté et la partie graphique présente quelques lacunes, dont une colorisation sans éclat. Quoi qu'il en soit, le résultat est satisfaisant dans l'ensemble, et supporte la comparaison avec les autres albums. 

Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz
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mardi 11 janvier 2022

Conan le Cimmérien : "La Fille du géant du gel" (Glénat ; novembre 2018)

Paru chez Glénat en novembre 2018, "La Fille du géant du gel" est le quatrième volet de la collection que l'éditeur consacre aux adaptations en bande dessinée des nouvelles et du roman que l'écrivain texan Robert Howard (1906-1936) composa pour Conan le Cimmérien. Ce recueil format 24,0 × 32,0 cm et à couverture cartonnée inclut soixante-huit planches en couleurs. En bonus : la carte habituelle de David Demaret, une préface de Michael Moorcock, une postface de Patrice Louinet, quatre pages de dessins, ainsi qu'une d'hommage de Mathieu Lauffray
Le principe de cette collection est clair : un ouvrage = une aventure complète = une vision = une équipe artistique. Là, c'est au Bourguignon Robin Recht qu'a été confiée l'adaptation. Recht en a écrit le scénario et produit les dessins, l'encrage, et la mise en couleurs. Le premier album en solo, donc - ou presque : Fabien Blanchot a assisté à sa mise en couleurs. Recht s'est fait connaître par "Le Troisième Testament : Julius", et "Elric"

S'adressant à son père en pensées, Atali, la fille du géant du gel, se réjouit. Ça y est, elle voit les hommes du Nordheim, les Ases et les Vanes, partir à la guerre dans le froid et la neige ; ils s'affronteront comme à chaque fois sur le lac gelé dans une lutte "sans trêve ni merci" sans qu'aucun des deux camps ne l'emporte. Mais c'est sans importance. Ases et Vanes vivent pour combattre, et elle pour les regarder, afin de trouver un vrai héros qu'elle amènera devant son père. C'est la loi du Nordheim et chacun doit s'y soumettre. Quelque temps plus tard, un cri de douleur crève l'obscurité de la forêt : les Ases du jarl Niord achèvent de torturer un Vane en entaillant ses muscles au couteau. Tout autour d'eux, les cadavres des compagnons d'armes du misérable tachent la neige de sang. Les interrogateurs des Ases viennent d'apprendre que cette "poignée de chiens" était une diversion : pour gagner du temps, leur chef les a sacrifiés... 

La nouvelle "La Fille du géant du gel" (en version originale, "The Frost-Giant's Daughter" ; écrite en 1932, publiée en 1934) est considérée comme la première aventure de Conan le Cimmérien, non seulement dans la chronologie des péripéties du personnage, mais aussi dans celle de la rédaction des récits par Howard ; d'après Louinet, dont les explications en postface sont toujours instructives, Howard combina deux contes ou légendes tirés de "Bulfinch's Mythology" (1855-1863) - une compilation de contes et légendes effectuée par l'écrivain nord-américain Thomas Bulfinch (1796-1867) - pour construire "La Fille du géant du gel". Recht en propose une lecture enfin dépouillée d'une certaine pudibonderie, mais qui, en même temps, renonce à la puissance de l'imagination et au mystère de ce qui n'est pas dévoilé. "La Fille du géant du gel" pourrait être perçue comme l'antithèse de la tentation de saint Antoine le Grand - qui résista au diable et aux démons - tandis que Conan embrasse la tentation à laquelle il est soumis, et puise dans ses forces - physique et mentale - afin de parvenir à assouvir ses désirs. Évidemment, il y a l'aspect charnel, d'autant que Recht a choisi d'intensifier l'érotisme inhérent à la nouvelle. Il y a, bien sûr, la facette barbare de Conan, qui se métamorphose - qui se révèle - en véritable traqueur, en fauve déchaîné ; d'ailleurs, jusqu'où est-il prêt à aller ? Sans doute jusqu'au viol, comme l'explique Louinet. "La Fille du géant du gel" interroge aussi sur nos limites. Jusqu'où un homme est-il prêt à aller pour entrer en possession de ce qu'il désire ardemment ? Quelles sont les limites de ses capacités et de sa volonté ? Et surtout : pourra-t-il les dépasser ? De fait, la réaction finale d'Ymir nous renvoie à une éventuelle dimension sociale de la nouvelle, peut-être : convoiter ouvertement - et par la violence - ce qui appartient à un autre monde (une autre caste) finit par révéler l'existence d'une barrière presque tangible, parfois avec châtiment ou intervention divine. Enfin, il est étrange que Recht - comme certains traducteurs - n'ait pas utilisé les termes français "Ases" et "Vanes" respectivement pour et "Æsirs" et "Vanirs"
En dehors de son réalisme, si ce n'est une expressivité légèrement exagérée çà et là, la partie graphique de Recht surprend par deux aspects principaux : le travail sur les ombres et les silhouettes, et l'approche de la mise en couleurs, essentiellement composée de noirs (les arbres, les forêts), de rouges (le sang, l'opulente et érogène chevelure d'Atali), de bleus et de gris (le ciel, l'acier des armes et des armures), et de blancs (la neige, la peau d'Atali, les éclairs d'Ymir). Son Conan, bête de volonté, est, jusque-là, l'un des plus convaincants de cette collection. Recht figure bien la double facette du personnage d'Atali, à la fois objet de désir et nymphette s'amusant avec sa proie, en la soumettant de façon provocatrice à la tentation qu'elle incarne. Le lecteur admirera les superbes étendues glacées du Nordheim, mais pourra être gêné par l'utilisation importante que Recht fait des onomatopées, idem avec le côté apocalyptique de l'ire d'Ymir, malgré l'effet indéniablement réussi. 

En dépit de petits défauts, Recht produit là une "Fille du géant du gel" aboutie, qui va à l'essence de la nouvelle. Elle est dépouillée de ses oripeaux puritains, mais au détriment de l'imagination ; c'est surtout la partie graphique qui marque les esprits. 

Mon verdict : ★★★★☆ (Lire l'excellent article de Présence pour un autre point de vue)

Barbüz

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