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mardi 10 octobre 2023

Cyberwar (tome 1) : "Day One" (Delcourt ; octobre 2018)

Intitulé "Day One", cet ouvrage paru en octobre 2018 est le premier tome de "Cyberwar", un triptyque publié chez Delcourt. C'est un volume relié (dimensions 24,0 × 32,0 centimètres ; avec couverture cartonnée) de quarante-six planches, toutes en couleurs. "Day One" avait été prépublié dans le défunt "L'Immanquable", du nº90 au nº92 (de juillet à septembre 2018). 
Le scénario a été écrit par Daniel Pecqueur. Pecqueur, un vétéran de la bande dessinée, est connu notamment pour sa série "Golden City". La partie graphique - les crayonnés et l'encrage - est confiée à Denys Quistrebert, dit Denys. Il a travaillé sur plusieurs tomes de "Jour J". Jean-Paul Fernandez a composé la mise en couleurs. Les couvertures sont de Nicolas Siner

États-Unis, Washington DC, dans un futur proche. Ce soir se joue un des matchs de la finale de la Major League Baseball, au Nationals Park. Les Washington Nationals y reçoivent les Los Angeles Dodgers. Pour l'instant, ce sont les premiers qui font le jeu. Le stade est comble. Le président, son épouse, leur fils et une équipe de collaborateurs rapprochés assistent au match en tribune, avec enthousiasme. Soudain, c'est l'obscurité, plus aucune lumière. Sans doute une panne de secteur ? Un agent des services secrets conseille le retour à la Maison-Blanche, car cette panne "risque de durer longtemps" ; de plus, dans ces conditions, il leur est "impossible" d'assurer la sécurité du président et de sa famille. L'hélicoptère est en approche, ils vont l'exfiltrer ; aussitôt, les forces de police ouvrent un chemin à travers la foule. L'hélicoptère se pose sur le terrain et évacue la famille présidentielle avec ses proches. Les haut-parleurs diffusent une voix qui invite les spectateurs au calme et assure qu'il ne s'agit pas d'un attentat terroriste, mais la foule commence à s'agiter. Jack guide sa compagne Lily en leur frayant un passage, le départ du président est "mauvais signe", il y a peut-être "une alerte à la bombe". La situation dégénère alors en panique et en bousculade généralisée : quelques personnes tombent à terre et une petite fille est séparée de sa mère... 

Pecqueur évoque ce qui est déjà un fléau global et devrait continuer à l'être : le risque cyber. Sauf qu'à l'échelle d'un État, et c'est le cas dans "Cyberwar", cela devient une guerre cyber. À moins d'être un spécialiste dans le domaine, le lecteur ne dispose pas des connaissances nécessaires pour mettre en doute la plausibilité technique du scénario. Peu importe, le vocabulaire est facilement compréhensible et les conséquences de l'attaque que subissent les États-Unis paraissent réalistes. Mouvements de foule, actes criminels (vandalisme, vols, agressions, viols, meurtres) démultipliés par la panne des appareils de vidéoprotection, immobilisation des hôpitaux et des infrastructures. Un mélange hautement explosif d'anarchie, de loi du plus fort et de quasi-retour à l'âge de pierre. Le lecteur étant certainement aussi connecté que le permet la technologie de masse, il réalise sans difficulté l'ampleur des dégâts en les rapportant à sa personne. Donc ce thème captive et pas seulement malgré lui, car l'auteur ne traîne pas : les conséquences sur leur statut de première puissance (économique) mondiale présageant du pire, les États-Unis se lancent dans une chasse au terroriste aussi dense que nerveuse, à tel point que Pecqueur - il n'a que quarante-six planches - ne peut que compresser la narration. Cette vitesse d'enchaînement de l'action et les contraintes du format aboutissent à une forme de précipitation qui engendre des invraisemblances. Exemples, Jack et Lily qui sortent très vite du stade, Jack qui s'en va sans remords après avoir tué Marvin (en légitime défense, certes ; mais ce gaillard doit avoir un casier long comme le bras) ou l'astronaute qui panique et vole un avion. Il a néanmoins des scènes fortes qui compensent les maladresses narratives : l'efficacité froide et clinique de Lancaster (belle incarnation de la raison d'État) impressionne, et la séquence où les forces spéciales sont décimées est déconcertante (là aussi, le lecteur critique pourra questionner le peu de précautions que prennent ces militaires d'élite pourtant aguerris et triés sur le volet). Voici donc une série B percutante, vive et spectaculaire qui ne s'embarrasse pas du superflu. 
Jolie performance de Denys au dessin ; l'artiste présente un trait résolument réaliste. Le niveau d'expressivité est très satisfaisant. Sa mise en page n'est pas fixe ; elle oscille entre horizontalité et verticalité, tout en restant structurée de façon classique par un réseau de gouttières blanches. La densité de détail est remarquablement gérée ; certains éléments suggèrent que l'artiste s'est documenté. Pour la figuration du mouvement, Denys utilise de multiples lignes monodirectionnelles comme dans le manga. Il y a un effort sur les angles des prises de vues, moins sur les plans. La qualité des finitions est appréciable - exemple : la toute première case pourrait être une photo travaillée, à confirmer - malgré la propension à l'irrégularité. Les véhicules et les bâtiments sont soignés. En revanche, les visages sont à géométrie variable à cause d'un élément qui change de façon à peine perceptible (forme du crâne, lèvres, coiffure, etc.). Mention assez pour la mise en couleurs, elle évite le terne. 

Malgré des faiblesses (dont une narration souvent trop compressée et plusieurs invraisemblances), il y a dans ce "Day One" un rythme et une urgence qui agripperont le lecteur à la gorge et ne le lâcheront plus jusqu'à la dernière planche. De la BD popcorn, peut-on dire, mais la découverte du second tome s'impose avec évidence. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Cyberwar, Président Anderson, Winston Feller, Jack, Lily, Nora Parks, Lancaster, Anouchka Ivanova, Derek Smith, Washington DC, Pyongyang, Moscou, Paris, Cyberguerre, Delcourt

vendredi 29 septembre 2023

Ciel de guerre (tome 3) : "Alerte en Syrie" (Paquet ; novembre 2015)

Intitulé "Alerte en Syrie", ce recueil est le troisième et avant-dernier tome de "Ciel de guerre", une série en quatre volumes parus dans la collection "Cockpit" de l'éditeur genevois Paquet, entre mai 2014 et août 2016 ; sorti le 25 novembre 2015, cet ouvrage relié (de dimensions 24,0 × 32,3 centimètres ; à couverture cartonnée) comprend un total de quarante-six planches en couleurs. Notons que la maison Paquet a réédité la tétralogie en une intégrale en un seul volet, paru en mai 2019. 
Philippe Pinard, journaliste passionné d'aviation spécialisé dans la presse moto, est l'auteur du scénario. La partie graphique (les dessins, l'encrage, la mise en couleurs) est réalisée par Olivier Dauger. Pinard et Dauger avaient déjà travaillé ensemble sur une autre série d'aviation, "Ciel en ruine" (titre en cinq tomes publiés entre 2007 et 2012, chez le même éditeur). 

Précédemment, dans "Ciel de guerre" : Tournemire/Chatel croit naïvement que l'Armée de l'air pourra continuer à opérer et raille Marceau, qui, de son côté, a décidé de rejoindre l'Angleterre. Les deux hommes se quittent néanmoins en amis. 
Le 15 mai 1941, Rayak, Liban, sur la base du GC I/7 : les Morane-Saulnier MS.406 de l'Armée de l'air de Vichy sont alignés au sol. Deux mécaniciens rafistolent le moteur d'un des chasseurs sous le soleil, lorsqu'un sous-officier arrive et les informe que "le numéro 4 ne tourne pas rond". Il demande une vidange et un "bon nettoyage" des filtres et des réservoirs d'essence ; l'un des mécanos lui répond que le problème est que le moulin est "complètement rincé, il a plus de 150 heures dans les dents". Il aurait surtout besoin d'une révision complète et de pièces neuves, mais ils les attendent depuis trois mois. L'autre déplore le sable, "une vraie plaie" qui "bousille un moteur à peine sorti de caisse". Leur chef réplique qu'ils ne sont pas près de "voir la couleur" des pièces de rechange ; qu'ils se débrouillent pour faire "tenir en l'air les avions les moins cuits" - sous peine de "tracer une croix sur la dernière escadrille de chasse du Levant". Mais l'un des deux aperçoit des appareils à l'horizon... 

Pinard continue son exploration de ce double pan de l'histoire de France et de l'Armée de l'air qui est aussi honteux qu'il reste méconnu ; la campagne de Syrie de juin-juillet 1941 est sur le point d'être lancée. Le lecteur retrouve Tournemire, qui l'avait déçu - voire choqué - en ne partant pas pour l'Angleterre à l'issue de "Cocardes en flammes". N'est-il donc qu'un légaliste pour qui la lutte contre le Troisième Reich s'est arrêtée avec l'armistice du 22 juin 1940 ? Il affirme rester "fidèle à la légalité et à l'armée française", mais "pas à Vichy", alors pourquoi voler sous les couleurs de ce régime ? Pour défendre ce que les Allemands font semblant de laisser à la France ? Comme le souligne Marceau, la situation des légalistes - entre les Alliés et l'Axe - devient "rapidement intenable". Tournemire attend les Australiens et les Britanniques de pied ferme, mais c'est finalement le Curtiss P-40 de Marceau qu'il abat ! La guerre fratricide n'est plus taboue, certains pilotes se réjouissant même à l'idée de "filer une bonne trempe à ces faux jetons de gaullistes". Étienne a de nouveaux ennuis d'avion et doit se poser dans le désert ; cela amène une scène de mirage imaginative, où il est invité à assumer ses responsabilités et faire le deuil de ce qu'il fut. La campagne est une victoire alliée, mais Pinard appuie là où cela fait mal. Par la décision de Tournemire, il évoque les vichystes qui refusèrent de poursuivre la lutte du bon côté. La descente aux enfers d'Étienne empire, une affectation sans aucune gloire à l'École de l'air et un orgueil bafoué que seul l'alcool soulage. Puis vient le choc de Paris. Partout de la propagande et du feldgrau. Les auteurs rappellent que le port de l'étoile jaune était obligatoire depuis juin 1942. Le soir, occupants et collabos se retrouvent dans des lieux de fête huppés. En 1942, il y a aussi l'exposition Arno Breker (1900-1991), au sujet de laquelle Jean Cocteau (1889-1963) est égratigné. L'écœurement monte (enfin) au nez d'Étienne - d'autant que Caroline déclare que l'armistice l'aide à s'émanciper et qu'Ernst Jünger (1895-1998) le déstabilise lors d'une discussion. Paris est parée d'oripeaux nazis, les Alliés, eux, préparent l'opération Torch
C'est avec un réel plaisir que le lecteur retrouve le dessin de Dauger, cet apôtre de la ligne claire et héritier de l'école de Bruxelles. Dès la première case, tout est dit. Le paysage montagneux et le ciel bleu de Syrie, ces mécaniciens penchés avec sérieux sur le moteur de l'avion, ce sous-officier qui marche d'un pas sûr et les appareils sont mis en scène d'un coup de crayon élégant, fin et régulier, avec une précision de dessinateur industriel et un sens de la composition et une perspective admirables. Les personnages réels sont généralement ressemblants (Cocteau, Jünger, ou Jannekeyn ; Dentz un peu moins). Dauger accorde également un soin maniaque aux décors et aux accessoires, y compris les produits d'époque. Exemples : la bière toulousaine Montplaisir - dont une bouteille est offerte à Marceau - ou le cendrier aux couleurs de la marque Byrrh. L'avion de Hans-Joachim Marseille figure en page 36. Louons encore le découpage et la narration graphique, tous deux parfaitement limpides. 

Pinard et Dauger, avec "Alerte en Syrie", nous ont concocté un album très riche : entre combats aériens fratricides, joutes feutrées et questions existentielles. L'album présente Étienne en soldat qui refuse de trancher entre noir et blanc et s'oblige - par principe moral - à naviguer dans les zones les plus grises, quitte à en souffrir. 

Mon verdict : ★★★★★

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Ciel de guerre, Étienne de Tournemire / Chatel, Jean-François Jannekeyn, Henri Dentz, Armée de l'air de Vichy, Marceau / Marsouin, Français libres, Jean Cocteau, Ernst Jünger, Philippe Pinard, Oliver Dauger, Paquet

lundi 16 mai 2022

Adèle Blanc-Sec (tome 9) : "Le Labyrinthe infernal" (Casterman ; octobre 2007)

"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est une série (qui serait, a priori, toujours en cours à ce jour) créée par le Valentinois Jacques Tardi en 1976. Ses deux premiers volumes - "Adèle et la bête" et "Le Démon de la tour Eiffel" - sortirent directement en albums chez l'éditeur Casterman simultanément, en janvier 1976 ; à l'exception de ce "Labyrinthe infernal", qui fut prépublié dans le magazine Télérama (en 2007), la totalité des autres tomes le furent dans "(À suivre)", un magazine mensuel qui appartenait à l'éditeur, avant de sortir en albums. 
"Le Labyrinthe infernal", neuvième recueil, a été entièrement réalisé par Tardi à l'exception de la mise en couleurs, confiée à Jean-Luc Ruault (il est clairement crédité). Cet ouvrage relié (à couverture cartonnée) au format 22,5 × 30,5 centimètres compte quarante-cinq planches. Il s'agit de la seconde édition. 

Précédemment, dans "Adèle Blanc-Sec", Moulinot est défiguré lors du braquage du Crédit lyonnais, Adèle retrouve une sœur, puis Dandelet et Fluet pilonnent le logis de Laumanne au tank. 
Paris. S'échappant de cheminées d'immeubles plongés dans l'ombre, des fumées grises strient un ciel rouge sang ; debout sur un toit, Adèle contemple le sinistre paysage. Tournant le dos à la tour Eiffel, elle s'adresse aux lecteurs sans ambages. Qu'ils ne croient surtout que ça lui fait plaisir d'être là ! Les toits, les toits, encore les toits. "Y'en a marre des toits !" Alors qu'elle râle, un chat noir se frotte contre ses mollets. Soudain, un battement retentit et l'arrache à ses pensées : un ptérodactyle ! Furieuse, elle espère bien qu'on ne va pas "éternellement recommencer les mêmes bêtises !" Pour toute réponse, le volatile croasse paresseusement, et lâche ce qu'il tenait dans son bec : la main d'un homme. En tombant, elle rebondit sinistrement sur le zinc. Sidérée, Adèle se dit que cela n'est "pas ordinaire"... 

Neuf années se sont écoulées depuis "Le Mystère des profondeurs". Après quelques pages d'introduction, ce feuilleton sans fin que Tardi conte depuis "Adèle et la bête" reprend son rythme, avec ses situations improbables et cocasses. Les protagonistes se mettent en place progressivement. D'abord Adèle, bien sûr, par la bouche de qui Tardi exprime tout le bien qu'il pense de la vie en banlieue parisienne. Puis les personnages secondaires : le tandem Dandelet - Fluet, qui fonctionne à plein régime, le duo Brindavoine - Chalazion, puis Flageolet, Punais (qui ne pense qu'à manger), Moulinot et Dieuleveult, ainsi que les antagonistes, qui sont - presque - nouveaux, eux. Avec Tardi, le côté surréaliste masque toujours un complot plausible par son objectif, mais très fantaisiste par le mode opératoire. Là, un savant fou, le docteur Chou, que le lecteur attendra comme l'Arlésienne, a réussi à créer des clones explosifs à l'image d'Adèle Blanc-Sec, qui sont destinés à être pilotés vers des cibles de premier plan (le président de la République, un ministre), ce qui devrait amener la jeune femme à l'échafaud tôt ou tard. De telles expériences ne peuvent aboutir sans ratés : après un ptérodactyle, un pithécanthrope, une pieuvre géante, et des limules, voici donc un minotaure. La galerie des monstres continue à s'étoffer. Quoi qu'il en soit, Adèle cristallise de plus en plus de haine au fil des tomes. Pourtant, bien qu'elle s'interroge sur les événements, son rôle demeure passif ; elle râle et se moque, point. Le lecteur est forcément habitué aux tics de la série et de l'auteur, dont le mépris de la police (un agent lève la matraque sur un cul-de-jatte vétéran de Verdun), mais le propos est moins hargneux. Le tandem Dandelet - Fluet tourne à plein régime pour le plaisir du lecteur ; certaines scènes sont des merveilles de cocasserie, dont les discussions de comptoir du bistrot Chez Raoul. Tardi fait revenir la momie et l'une de ses amies pour une scène (gratuite ?) de trois planches, sans aucun intérêt. Enfin, notons le clin d'œil à "La Main coupée" (1911), de Pierre Souvestre (1874-1914) et Marcel Allain (1885-1969), réédité en 1932 sous le titre "Fantômas à Monaco"
"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec", c'est aussi et surtout Paris par Tardi. Le lecteur sait qu'il va être promené un peu partout dans la capitale et c'est un exercice qu'il a rapidement appris à apprécier au fil des tomes, bien que l'étendue couverte soit peut-être moins importante que dans d'autres volets. L'action démarre dans les rues et les ruelles du quartier Saint-Lazare, dans le huitième arrondissement (la gare n'est évidemment pas loin) ; invariablement, elle passe plusieurs fois par le palais de Justice, et elle longe aussi les rives de la Seine et les ponts qui jalonnent celle-ci. Nous sommes fin octobre et Tardi représente l'humidité sur les pavés, un travail qui relèverait presque du stakhanovisme, mais dont le rendu est imparable. Et enfin, la minutie apportée aux cases, la densité en détail des planches et le sens du découpage limpide et impeccable du dessinateur viennent compléter une réussite graphique qui s'inscrit pleinement dans la lignée des volumes précédents. 

"Le Labyrinthe infernal" poursuit le développement du titre, sur la même mécanique de feuilleton. En dernière case, Raoul annonce le tome dix : "Le Bébé des Buttes-Chaumont". Dénouement de la série ? Quinze ans plus tard, le lecteur reste patient. 

Mon verdict : ★★★☆☆ 

Barbüz 
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

vendredi 12 novembre 2021

Adèle Blanc-Sec (tome 8) : "Le Mystère des profondeurs" (Casterman ; octobre 1998)

"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est une série toujours en cours à ce jour lancée par le Valentinois Jacques Tardi en 1976 ; les deux premiers tomes ("Adèle et la bête" et "Le Démon de la tour Eiffel") sortirent directement en albums chez Casterman au même moment, janvier 1976. Les volumes suivants furent d'abord prépubliés dans "(À suivre)", magazine mensuel qui appartenait à l'éditeur, avant de sortir en albums. 
"Le Mystère des profondeurs", le huitième numéro, a été entièrement réalisé par Tardi à l'exception de la mise en couleurs, confiée à Jean-Luc Ruault (information à confirmer). Cet ouvrage au format 22,5 × 30,5 centimètres à couverture cartonnée renferme quarante-six planches. Il s'agit de la sixième édition. 

À l'issue du tome précédent, Fia rejoint l'affaire du beau-père, Caduc est affecté à la circulation, et Adèle change d'éditeur. En mars 1922, Chalazion lui écrit et lance un appel au secours. 
Paris, mardi 28 mars 1922 vers 02h25. Il pleut sur la ville, la revêtant d'un aspect sinistre. Régis Fluet, un homme corpulent, remonte une rue qui longe la gare de Lyon. Il éternue : voilà qu'il attrape un mauvais rhume, à cause de l'averse et du froid. Il se mouche, mais cela éveille une rage de dents. Il surmonte la douleur et gravit un escalier. Arrivé au sommet, il surprend une étrange mélodie qui sort des égouts : il reconnaît "La Chanson de Craonne", interprétée à la flûte traversière. Alors qu'il s'approche de la grille d'où semble venir la musique, un inconnu - suivi de trois autres - vêtu d'un raglan et coiffé d'un feutre tente de l'assommer d'un coup de matraque. Fluet, étourdi, glisse de quelques marches, mais réussit à reprendre ses esprits et à filer. Le chef des agresseurs - Moulinot, alias "le Notaire" - laisse deux de ses trois sbires poursuivre Fluet et ordonne au troisième de récupérer la voiture, et de les rejoindre plus bas... 

Nouvel album, nouvel épisode d'un feuilleton qui dure depuis le premier recueil. Après un ptérodactyle, un pithécanthrope, et une pieuvre géante, voici les limules. La trame ne change pas, une intrigue avec des éléments des tomes précédents et des questions en suspens qui ne seront résolues que dans le volet suivant (le mécanisme s'apparente à celui du roman à tiroirs). Ici, des monte-en-l'air sortis de prison veulent récupérer un alliage novateur afin de produire des mèches pour percer le coffre-fort du Crédit lyonnais. Le récit, toujours surréaliste, bénéficie de protagonistes hauts en couleur. Léon Dandelet, dit "le Dentiste", éminence grise puérile au physique ingrat et à l'haleine ravageuse, qui se moque de la police en envoyant des rébus indéchiffrables, et qui zézaye terriblement au point que le lecteur doit fournir un réel effort - presque pénible - pour décrypter ses tirades. Régis Fluet - cent cinquante kilos malgré son nom -, pour qui Tardi semble s'être inspiré de François Hadji-Lazaro. Moulinot dit "le Notaire", aussi dévot qu'allergique à la vulgarité, qui en appelle à Dieu pour parvenir à doubler ses anciens complices. Des personnages (plus ou moins) récurrents : le commissaire Laumane, Georgette Chevillard, dont il semblerait que le costume - d'après Wikipédia - soit inspiré de celui du personnage d'Irma Vep dans le film "Les Vampires" (1915), de Louis Feuillade (1873-1925). L'intrigue exhale - faut-il le préciser ? - des relents très marqués à gauche : Tardi - moins lourdement que d'habitude - se moque de ceux qu'il perçoit comme les grands ennemis de l'humanité, le clergé, la police, et le capital. Seuls les scientifiques en réchappent, quoique : "Pour une fois qu'on avait un savant fou qui œuvrait pour le bien de l'humanité." Tardi cite l'essor du cinéma. Un article de Wikipédia confirme que celui-ci "prend une place considérable, supérieure au théâtre" après la Première Guerre mondiale. Tardi n'évoque pas les Années folles, l'action ne se déroule qu'en 1922. Globalement, ce récit est plaisant à lire, malgré la répétition dans la forme et dans le fond. Là, ce qui fait la différence, c'est l'humour que l'auteur insuffle dans ses dialogues. 
Pour beaucoup, "Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est synonyme d'une partie graphique dans laquelle ce Paris du premier quart du vingtième siècle a la vedette. Ici, l'axiome s'avère moins que dans les volets précédents. Le quartier de la gare de Lyon, sous la pluie et dans l'obscurité, est lugubre. Adèle passe par l'hôtel des Invalides. Plusieurs planches se déroulent dans et autour de l'église Saint-Vincent-de-Paul, dans le dixième arrondissement. Pas grand-chose d'autre, reconnaissons-le, à l'exception de quelques séquences au cimetière du Père-Lachaise (confer "Momies en folie"), et dans le quartier du parc des Buttes-Chaumont, dont le pavillon de Brindavoine avec son entrée bourgeoise et sa jolie façade. Le détail, chez Tardi, a son importance : le lecteur appréciera les boîtes aux lettres d'époque, les publicités murales, notamment pour les chocolats Menier, et l'inimitable atmosphère engendrée par les pavés humides. Tout cela s'agence dans une clarté irréprochable. 

Il y a quelques très bons moments dans "Le Mystère des profondeurs", et beaucoup d'humour, peut-être moins féroce. Mais le processus de la série est éculé depuis "Le Démon de la tour Eiffel", et le lecteur pourra éprouver une sensation de répétition. 

Mon verdict : ★★★☆☆ 

Barbüz 
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

vendredi 11 juin 2021

Adèle Blanc-Sec (tome 7) : "Tous des monstres !" (Casterman ; octobre 1994)

"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est une série toujours en cours à ce jour lancée par le Valentinois Jacques Tardi en 1976 ; les deux premiers tomes ("Adèle et la bête" et "Le Démon de la tour Eiffel") sortirent directement en albums chez Casterman au même moment, janvier 1976. Les volumes suivants furent d'abord prépubliés dans "(À suivre)", magazine mensuel qui appartenait à l'éditeur, avant de sortir en albums. 
"Tous des monstres !", le septième numéro, a été entièrement réalisé par Tardi à l'exception de la mise en couleurs, confiée à Jean-Luc Ruault, qui a succédé à Anne Delobel ; cet ouvrage au format 22,5 × 30,5 centimètres à la couverture cartonnée englobe quarante-six planches. Il s'agit de la septième édition. 

À l'issue du tome précédent, Tubœuf assassine Bouclard. Il est abattu. Adèle et Roy quittent le cirque. Roy et Brindavoine se retrouvent et vont "s'écluser un godet". Adèle rentre chez elle. 
Paris, au parc des Buttes-Chaumont, le 12 novembre 1918, à 14h00. Un poilu en uniforme s'y promène avec une nourrice qui pousse un landau abritant un nourrisson. Il semblerait que ce militaire se fasse passer pour un pilote de chasse ; il raconte à la jeune femme la sortie aérienne lors de laquelle il a abattu Manfred von Richthofen alias le Baron rouge, comment il a mis son Fokker en flammes. Il a lui-même été touché. Il ne contrôlait plus son Spad, parti en vrille, d'autant qu'il était salement blessé à la main (son bras droit en écharpe est encore recouvert de bandages). Il a vu le sol se rapprocher. Au moment où le triplan de l'ennemi s'est écrasé, il a cru qu'il allait mourir, lui aussi. L'espace d'un instant, il s'est dit qu'il ne reverrait plus ni sa mère, ni la France, sa patrie, ni elle, sa petite chérie. Mais il est parvenu à rétablir son appareil in extremis et à le poser sur le terrain. Mission accomplie, il a descendu le Baron rouge... 

Septième tome ; les périodes entre les ouvrages sont de plus en plus longues, puisqu'il aura fallu patienter neuf années pour avoir la suite du "Noyé à deux têtes", dont il est préférable de connaître les événements. La raison de l'attente est la même que celle de la transition précédente : la multiplication des projets de l'auteur. Après le ptérodactyle, le pithécanthrope et la pieuvre rouge géante, les monstres, dans ce tome, ce sont les hommes, les décisions brutales qu'ils imposent à leur entourage, leur manque d'empathie, leur mépris, et ces souffrances qu'ils infligent à leur prochain. Pour le reste, Tardi conte encore et toujours la même histoire ; une succession vaudevillesque de quiproquos et de chassés-croisés découlant d'une intrigue absurde d'une durée de vingt-quatre heures où Adèle, à nouveau, ne joue aucun rôle actif. Témoin malgré elle, elle se borne à râler et à afficher son dédain de tout et de tout le monde. L'auteur continue à vociférer contre les bourgeois, les commerçants, les patriotes, les savants, les policiers, les militaires, et n'en finit plus de donner libre cours à sa misanthropie ; seulement, voilà, cela fait sept tomes que le lecteur subit la hargne de Tardi et l'agacement commence - lentement, mais sûrement - à céder à l'ennui à moins que ce ne soit l'inverse. L'humour est toujours là, mais il se répète malgré le lot de nouveaux venus (Tardi veille à l'équilibre entre personnages récurrents et nouveaux protagonistes) et les cocasseries qui se fondent dans le détail : par exemple, Flageolet qui essaye plusieurs déguisements. Il y avait pourtant un soupçon de fantastique plus intéressant dans ce tome, mais il n'est pas exploité, en fin de compte. En dépit de son démarrage accrocheur, "Tous des monstres !" s'enlise dans les défauts habituels de la série. Absurde et grand-guignol sont poussés trop loin, et le dénouement - la mécanique ne change pas, Tardi réunit les protagonistes dans un grand capharnaüm verbal avant l'épilogue - a un goût de déjà-vu prononcé. 
Il reste les dessins ; or, Paris par Tardi, c'est quelque chose d'unique. Le parc des Buttes-Chaumont, le 43 de la rue Bezout, les troquets, les colonnes Morris, le quai des Orfèvres, le pont au Change, le palais Garnier, ou encore les égouts : autant de lieux emblématiques pour les amoureux de la capitale, sans oublier le soin apporté aux décors en général, aux véhicules et aux costumes d'époque. Le lecteur admirera la minutie et le sens du détail de l'artiste : les machines du professeur Dieuleveult ou, plus "simplement", le reflet des pavés dans la nuit parisienne, à la lueur des réverbères. L'art de Tardi, c'est aussi cette régularité dans la clarté du découpage. 

Bien que la partie graphique soit d'exception, "Tous des monstres !" est assurément l'album le moins captivant d'une série qui - malgré les longues pauses - échoue à se renouveler dans le fond et la forme, et qui sert la même formule au fil des volumes. 

Mon verdict : ★★☆☆☆ 

Barbüz 

mercredi 17 mars 2021

Adèle Blanc-Sec (tome 6) : "Le Noyé à deux têtes" (Casterman ; septembre 1985)

"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est une série toujours en cours à ce jour lancée par le Valentinois Jacques Tardi en 1976 ; les deux premiers tomes ("Adèle et la bête" et "Le Démon de la tour Eiffel") sortirent directement en albums chez Casterman au même moment, janvier 1976. Les volumes suivants furent d'abord prépubliés dans "(À suivre)", magazine mensuel qui appartenait à l'éditeur, avant de sortir en albums. 
"Le Noyé à deux têtes", le sixième numéro, a été entièrement réalisé par Tardi à l'exception de la mise en couleurs, confiée à Jean-Luc Ruault, qui succède ainsi à Anne Delobel. Cet ouvrage au format 22,5 × 30,5 centimètres à couverture cartonnée compte quarante-six planches. Il s'agit de la neuvième édition. 

À l'issue du tome précédent, mafiosi et policiers s'entretuent dans le pavillon de Mouginot, à Paris ; puis Brindavoine suit les explications de la momie, et réveille Adèle. Ils partent à deux. 
Paris, place de la Bastille, le 11 novembre 1918, à 00h01. Deux gardiens de la paix - le brigadier Bleuziot et son coéquipier - viennent d'entamer leur ronde. Ils sont à pied, et marchent en tenant leur vélo à la main ; ils se dirigent vers le canal Saint-Martin. Le second de Bleuziot raconte la dernière de Caponi, qui n'avait jamais entendu parler de la mafia - de l'âme à Fia - alors que tout le monde sait que Fia était un poilu, un héros des tranchées, et un symbole. Mais Bleuziot n'en a pas entendu parler et il doit subir les moqueries de son adjoint. Il réplique en lui posant une devinette : "Quel est l'animal qui vit sur les frontières ?" Son subalterne se met à transpirer à grosses gouttes et Bleuziot lui propose de donner "sa langue au chat" : "Le lama !... Parce que : la Macédoine !" L'autre est confus : "L'âme a ses douanes ?..." Bleuziot veut-il dire qu'il y a des limites ? Son supérieur l'inquiète, son esprit lui fait peur, il l'embrouille... 

Sixième tome. Cette fois-ci, il sort quatre années après le précédent "Le Secret de la salamandre". Tardi multiplie les projets ; dès lors, la période d'attente de chaque nouvel album sera toujours plus longue. Après le ptérodactyle, la fausse divinité païenne, un pithécanthrope, le diable des Catacombes (faux lui aussi), et une momie, Tardi continue à explorer le bestiaire des créatures horrifiques : ici, une pieuvre gigantesque (qui n'est pas forcément d'inspiration lovecraftienne) hante Paris de façon presque ordinaire dans ce scénario alimenté par le surréalisme le plus saugrenu et l'absurde le plus débridé, et qui voit défiler phénomènes de foire et clowns assassins dans des délires qui sont - pas à tous les coups - drôles : la "lourdeur" de Brindavoine ; la représentation du cirque ; etc. Adèle endosse, derechef, un rôle passif : celui d'un témoin impuissant face aux événements, qui ne comprend rien à ce qui se produit, et qui ne peut que subir. Elle le constate elle-même, d'ailleurs : "En somme, on s'ingénie à me faire perdre mon temps ! Ne comptez pas sur moi pour tirer une quelconque "morale" à cette histoire !" La jeune femme est baladée d'un lieu à l'autre, sans agir, finalement indifférente à la folie ambiante. Pour le reste, les policiers, dépeints comme idiots, racistes, brutaux, et vulgaires (à s'engloutir des sandwiches à la morgue), en prennent - à nouveau - pour leur grade, et Tardi insiste sur son dégoût du patriotisme à la française et exprime ses doutes au sujet de l'Entente cordiale en utilisant des sosies de Blake et Mortimer particulièrement méprisants ("filthy Frenchie") ; allez, n'en jetez plus, Monsieur Tardi, la coupe est pleine ! Elle l'est même depuis plusieurs volets. Le fil narratif est linéaire à l'exception d'une analepse. Cette aventure - elle s'écoule sur une journée complète, celle du 11 novembre 1918, de 00h01 à 23h50 - exige un minimum d'attention et de mémoire concernant les clowns, notamment leurs différents surnoms. 
Les amateurs apprécieront de retrouver Paris par le crayon de Tardi comme cadre de l'histoire : la colonne de Juillet et la place de la Bastille, le canal Saint-Martin, le 43 de la rue Bezout, les Halles, le boulevard de Strasbourg et son église Saint-Laurent, le palais de Justice, le quai des Orfèvres, le passage Verdeau, etc. Le niveau de détail est très satisfaisant, autant dans les scènes d'extérieur que d'intérieur (l'immeuble - toits compris ! - où est situé l'appartement d'Adèle, l'appartement lui-même ou le bistrot). Cette partie graphique ne déçoit à aucun instant. La mise en couleur est soignée et suffisamment contrastée. 

Plus réussi que son prédécesseur, dans l'absolu, "Le Noyé à deux têtes" ne renoue pas avec le succès des deux premiers albums pour autant ; ceux qui seront parvenus à se familiariser avec l'absurdité de l'œuvre au fil de ses tomes le liront sans déplaisir. 

Mon verdict : ★★★☆☆ 

Barbüz 
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dimanche 4 octobre 2020

Adèle Blanc-Sec (tome 4) : "Momies en folie" (Casterman ; janvier 1978)

"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est une série toujours en cours à ce jour, créée par le Valentinois Jacques Tardi en 1976. Les deux premiers tomes ("Adèle et la bête" et "Le Démon de la tour Eiffel") sortirent directement en albums chez Casterman au même moment, janvier 1976. Les volumes suivants furent d'abord prépubliés dans "(À suivre)", magazine mensuel qui appartenait à l'éditeur, avant de sortir en albums. 
"Momies en folie" est le quatrième épisode ; il a été entièrement réalisé par Tardi, à l'exception de la mise en couleur, qui a été confiée à Anne Delobel, alors la compagne de l'auteur. Cet album au format 22,5 × 30,5 cm et à la couverture cartonnée compte quarante-six planches. Il s'agit de la douzième édition. 

Paris, le 4 mars 1912, à 03h00 du matin. Edmond Choupard, un bourgeois bedonnant amateur de bonne chère, rentre à pied d'une soirée arrosée qu'il a passée à jouer aux cartes chez des amis. Arrivé place des Pyramides, il prend la rue de Rivoli, où son regard s'arrête sur la statue de Jeanne d'Arc. Il longe ensuite le Louvre et passe sous ses guichets, avant de rejoindre les jardins du Louvre, et de se diriger vers l'arc de triomphe du Carrousel. Le spectacle horrifique qui s'offre soudainement à lui le cloue sur place. Un cadavre dont la tête est celle d'un bouc, enveloppé dans un linceul sanguinolent, pend de la voûte du monument. Terrorisé, Choupard pousse un hurlement et prend la fuite. Paris, le 6 mars 1912 à 04h00 du matin. Choupard, à nouveau ivre, rentre chez lui. Encore marqué par sa vision de l'avant-veille, il longe les grilles du jardin des Tuileries, plutôt que de s'engager dans la rue de Rivoli, lorsqu'il voit un corps emmailloté dans des bandages, empalé sur les grilles du jardin, et dont la tête est celle d'un bouc ! Horrifié, il pousse un juron. La police finit par enquêter. Les quotidiens suivent l'affaire. Quant à Adèle Blanc-Sec, elle est chez elle, à écrire un roman... 

"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" étant une parodie de feuilleton, "Momies en folie" n'est que l'extension du fil des trois albums précédents et l'énième déclinaison d'une interminable chaîne de séquelles. Le lieu reste le même : à l'exception des quelques séquences finales, l'action se passe exclusivement à Paris et elle s'y déroule le soir ou la nuit en majeure partie. Les lecteurs retrouvent cette atmosphère d'absurdité qui est l'une des marques de fabrique de la série : cela se traduit, par exemple, par le personnage de Thomas Rove, un tueur à gages, tellement obsédé par les chats qu'il en oublie la cible qui lui a été assignée lorsqu'il en voit un ; par la momie dotée de vie qui s'échappe et part en voyage avec ses consœurs ; par les tentatives de meurtre sur Adèle, aussi spectaculaires qu'improbables, et cette farce saugrenue avec lequel Tardi incorpore le naufrage du Titanic dans son scénario ; par les expériences scientifiques aussi folles qu'invraisemblables ; ou encore et surtout par les scènes hilarantes de tueries tout droit sorties d'un vaudeville complètement déjanté et qui aboutissent sur un dénouement cocasse. Tardi, en plus des nouveaux personnages, introduit des références au "Démon des glaces" (1974), souvent considérée comme une création de jeunesse, et dont certains protagonistes se retrouvent ici. Comme dans "Le Savant fou", les lecteurs sont à nouveau exposés à ce mépris passéiste et répétitif de Tardi pour la bourgeoisie, la police ou l'armée. Le rythme du récit est plus lent que dans les tomes précédents. L'auteur lui-même en rit, dans un cartouche en planche 18 : "Décidément, cette histoire était lente à démarrer !" La cadence grimpe en flèche une dizaine de planches avant la fin, dans une apothéose de loufoquerie. "Momies en folie" est un album plus bavard que ses prédécesseurs : les phylactères sont souvent compacts, et Tardi multiple les encadrés, parfois denses. "Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec", c'est la promesse d'une balade dans le Paris du début du XXe siècle. Le Monument à Jeanne d'Arc, place des Pyramides, pour qui Tardi semble éprouver un dédain sans surprise ; le Louvre ; la gare de Lyon et sa tour de l'horloge ; la gare Montparnasse ; l'hôpital de la Charité, rue des Saints-Pères ; les catacombes ; le cimetière du Père-Lachaise ; et, enfin, ce nº43 de la rue Bezout, l'immeuble dans lequel Adèle est installée en appartement. Le sens du détail de l'artiste est globalement réjouissant. Le découpage, dans un quadrillage classique malgré quelques fioritures, est clair, et la mise en couleur est impeccable. 

Tardi pousse l'absurde et le loufoque. Les répétitions et l'intrigue laborieuse pourront susciter une lassitude, que quelques scènes jouissives compenseront. Il n'en reste que l'auteur ne parvient pas à retrouver cette fraîcheur des deux premiers numéros. 

Mon verdict : ★★★☆☆ 

Barbüz 
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lundi 6 juillet 2020

Adèle Blanc-Sec (tome 3) : "Le Savant fou" (Casterman ; janvier 1977)

"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est une série toujours en cours à ce jour, créée par le Valentinois Jacques Tardi en 1976. Les deux premiers tomes ("Adèle et la bête" et "Le Démon de la tour Eiffel") sortirent directement en albums chez Casterman au même moment, janvier 1976. Les volumes suivants furent d'abord prépubliés dans "(À suivre)", magazine mensuel qui appartenait à l'éditeur, avant de sortir en albums. 
"Le Savant fou" est le troisième épisode ; il a été entièrement réalisé par Tardi à l'exception de la mise en couleur, qui a été confiée à Anne Delobel qui était alors la compagne de l'auteur. C'est un album à couverture cartonnée qui compte quarante-six planches. Depuis 1977, il y a eu, à ce jour, quinze éditions. 

À l'issue du tome précédent, Caponi est rétrogradé agent de la circulation, Dugommier reste en poste et Clara Benhardt, en fuite, planifie sa vengeance. Adèle a l'impression d'être suivie. 
Paris, janvier 1912. La capitale est sous la neige. Adèle Blanc-Sec a repéré celui qui la file ; cette fois, elle veut en avoir le cœur net. Elle s'arrête au coin d'une rue, lève son parapluie, qu'elle tient à deux mains, et attend ; au moment où l'homme arrive, elle abat son arme de fortune d'un ricanement rageur, et étourdit ainsi... "le petit monsieur du Jardin des plantes !" Robert Espérandieu ! Adèle lui présente de plates excuses ; voilà une curieuse manière de témoigner sa gratitude à celui qui l'a tirée du bassin des crocodiles. Mais quelqu'un la suit, et comme elle n'a pas reconnu Espérandieu immédiatement, elle l'a pris pour cette personne. Espérandieu estime que c'est "bien naturel" que l'on suive "une jolie fille" comme Adèle. Il veut lui parler "d'une chose extraordinaire" qui devrait la "passionner", il en est sûr : le professeur Ménard, conservateur du Muséum d'histoire naturelle, et d'autres amis l'attendent, pas loin d'ici... 

Des premiers tomes, "Le Savant fou" est celui dans lequel Tardi pousse le plus loin l'esprit de satire, la loufoquerie, le grotesque, et l'absurde. Tardi, bien plus que dans ces deux volets, exprime ici le mépris que lui inspirent l'armée et la police. Cela se traduisait de manière moins directe dans les numéros précédents ; là, Adèle Blanc-Sec se moque copieusement des représentants de ces corps. Autre cible des piques de Tardi : les savants et leur vision du progrès. Si, dès le départ de la série, ils sont présentés comme des farfelus pouvant être dangereux malgré eux, c'est encore pire ici, tant ils semblent enclins à mettre leur génie au service des nations ou de leurs propres désirs plutôt qu'à celui du bien-être des hommes. Le contraste, c'est Alexandre, dépeint comme un fin esthète, éloquent, amateur de bonne chère et jouisseur des plaisirs de la vie, avant que son esprit ne régresse jusqu'à redevenir bestial et agressif, comme si celui qui portait un uniforme de soldat était condamné à céder à ce type de comportement. Le clergé en prend pour son grade, lui aussi ; le tour des grandes phobies de tout anarchiste de gauche est effectué. Dans sa "Monographie" sur Tardi, Thierry Groesteen écrivait au sujet de l'auteur que "les  catégories  de  gens  qui  l'horripilent  sont  les  militaires,  les  flics,  les  curés,  les enseignants et les militants". Et Romane Dufrane"dès les années 1970, Tardi est perçu comme l'auteur anti militariste, anti-autoritaire, un peu anarchiste, un peu classé à gauche, avec des principes à contre-courant de son époque, voire contre son époque" : de là, peut-être, une forme de méfiance aiguë à l'égard des "savants". Quoi qu'il en soit, Tardi conçoit une farce misanthrope, fortement pimentée de dérision et de tristesse, dans laquelle Adèle Blanc-Sec est la seule à conserver la tête sur les épaules dans le chaos ambiant. Curieusement - ou pas, Caponi apparaît ici comme un opportuniste sans morale alors qu'il semblait plutôt honnête - bien que balourd - dans les deux premiers tomes. Dans les dessins, Tardi continue son hommage à Paris : le Monument à Danton, place Henri-Mondor, le Monument à Raspail, square Jacques-Antoine, la place Denfert-Rochereau et la cathédrale Notre-Dame de Paris. La plupart des scènes se déroulent la nuit, ajoutant ainsi un côté lugubre à l'intrigue. Le découpage est satisfaisant en matière de lisibilité. L'artiste utilise une belle diversité de plans et de perspectives. Son niveau de détail épate : les plaques d'égout, par exemple. Il va jusqu'à reproduire les traces des roues des automobiles et des fiacres dans la neige. 

Cet album est significativement en dessous des deux précédents. Il n'en reste que les lecteurs ne pourront que s'amuser devant la scène du retour à la vie d'Alexandre, ainsi que par la saveur vaudevillesque de la fin, même si celle-ci traîne en longueur. 

Mon verdict : ★★★☆☆ 

Barbüz 
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mercredi 18 mars 2020

Adèle Blanc-Sec (tome 2) : "Le Démon de la tour Eiffel" (Casterman ; janvier 1976)

"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est une série (toujours en cours à ce jour) créée par le Valentinois Jacques Tardi en 1976. Les deux premiers tomes ("Adèle et la bête" et "Le Démon de la tour Eiffel") sortirent directement en albums chez Casterman au même moment, janvier 1976. Les volumes suivants furent d'abord prépubliés dans "(À suivre)", magazine mensuel qui appartenait à l'éditeur, avant de sortir en albums. 
"Le Démon de la tour Eiffel" est le second épisode. Il a été entièrement réalisé par Tardi à l'exception de la mise en couleur, qui a été confiée à Anne Delobel, qui était alors la compagne de l'auteur. C'est un album à couverture cartonnée qui compte quarante-six planches. Il y en a eu quatorze éditions à ce jour. 

À l'issue du tome précédent, Albert tue Lucien, mais est blessé par Joseph, qui file avec le butin. Adèle rencontre Flageolet, payé pour reprendre un objet dissimulé dans les sacs du butin.
Paris, le 12 décembre 1911. Adèle Blanc-Sec fait une halte à un kiosque à journaux. Elle lit "Le Matin" afin de s'informer des derniers développements de "l'affaire du Jardin des Plantes", mais le quotidien affirme que l'enquête de l'inspecteur Caponi ne progresse guère. Adèle repense aux événements récents. Amère et convaincue que tout le monde s'est payé sa tête, elle souhaite prendre sa revanche. Pour cela, elle doit d'abord retrouver Joseph et Albert. Elle se rend donc chez Flageolet pour apprendre où il en est, mais elle doute ait une piste. Un domestique la fait entrer. Flageole, nonchalamment installé sur un sofa, fume la pipe. Il lui avoue que son investigation n'avance pas ; narquoise, elle lui conseille de se mettre au violon. Elle lui demande de lui en dire plus sur ce mystérieux objet qu'il a été chargé de récupérer et pour le compte de qui. Il explique qu'il a été contacté par courrier. Ça l'a intrigué et il a accepté... 

"Le Démon de la tour Eiffel" est la suite du premier tome, "Adèle et la bête", qu'il est indispensable de relire afin de comprendre toutes les finesses du scénario. Après un monstre préhistorique, Tardi nous plonge dans un complot organisé par une secte, avec idole démoniaque et sacrifices à la clef. L'auteur emploie toujours le ton de la dérision, l'une des marques de fabrique de la série. Il raille l'abrutissement des élites françaises, qui embrassent bêtement un culte ridicule, dont les dirigeants sont suffisamment fous pour utiliser une arme bactériologique ; de la police, avec l'inspecteur Léonce Caponi, persévérant, mais plus brave qu'intelligent ; de la corruption de l'État ; du monde de l'art, avec cette pièce de théâtre qu'Adèle qualifie de "navet" ou avec Jules-Émile Peissonier, le peintre bougon et fruste ; de la mode, avec ce penchant pour l'orientalisme, incarné par Flageolet en dandy dilettante, davantage concerné par Adèle que par les progrès de l'enquête ; et des savants fous, obsédés par leurs expériences délirantes, et qui n'éprouvent que mépris agacé pour le commun des mortels. Le génie de Tardi, c'est de jouer cette carte de la dérision (l'un des exemples les plus révélateurs, ce sont certainement les deux derniers mots d'Albert lorsqu'il chute ; conf. la page 43) et de faire glisser un genre, le thriller mâtiné de fantastique - après tout, "L'Exorciste", sorti en France en 1974, mettait aussi Pazuzu en scène - vers la parodie, tout en réussissant malgré tout à produire une intrigue absolument captivante, alimentée par de nombreux rebondissements, et teintée de références historiques (Clara Benhardt pour Sarah Bernhardt). À l'époque, Tardi est sur le point de fêter ses trente ans. Son style est déjà très personnel, et bénéficie d'une identité propre et unique, dans un registre "semi-réaliste". Il emploie quelques éléments caricaturaux çà et là : nez protubérants, yeux en tête d'épingle, gouttes de sueur dues à la tension, phylactères envahissants, ou idéogrammes à foison. Bien que les regards soient rarement visibles, il réussit à rendre expressifs les visages de ses personnages. L'artiste privilégie la narration décompressée, dans un découpage à la lisibilité absolument irréprochable. Notons encore qu'il rend hommage à notre capitale : la tour Eiffel est indubitablement l'une des vedettes de l'album et ce Paris enneigé vous laissera rêveur. Enfin, les lecteurs exigeants apprécieront le niveau de détail très satisfaisant et la mise en couleur, dont le classicisme efficace contribue à l'étrange ambiance de l'histoire (surtout dans les scènes du théâtre et des égouts). 

"Le Démon de la tour Eiffel" est au moins aussi bon, sinon meilleur que le précédent, "Adèle et la bête", même si l'on peut considérer que ces deux albums forment un diptyque, en fait. L'affaire du magot de Mignonneau semble définitivement conclue. 

Mon verdict : ★★★★☆ 

Barbüz 

samedi 29 septembre 2018

Blake et Mortimer (tome 8) : "S.O.S. Météores" (Blake et Mortimer ; septembre 1959)

"S.O.S. Météores" est le cinquième récit (du point de vue de l'historique de publication) de "Blake et Mortimer". Il fut prépublié dans la version belge du "Journal de Tintin", du 8 janvier 1958 (nº2) au 22 avril 1959 (nº16). En septembre 1959, Le Lombard le réédite en un album de soixante-deux planches.
L'histoire a été entièrement produite par Edgar P. Jacobs (1904-1987), véritable légende du neuvième art, hélas trop peu prolifique ; il ne réalisera que onze albums pendant ses quarante-cinq ans de carrière. Jacobs collabora aussi avec Hergé sur "Tintin au Congo", "Tintin en Amérique", "Le Sceptre d'Ottokar", "Le Lotus bleu", "Les Sept Boules de cristal", "Le Temple du Soleil" et y dessinera notamment des décors ou du matériel.

Une vague de froid tombe sur l'Europe occidentale. Les journaux font état de graves dégâts aux récoltes en France, en Grande-Bretagne, et en Italie. De violents orages se sont abattus sur la France. Les îles Baléares ont été frappées par des rafales de neige. Les conséquences économiques sont importantes. Pour certains, les taches solaires seraient à l'origine du mauvais temps. Pour d'autres, c'est la bombe H la responsable. Une tempête balaie Paris, perturbant la circulation. Un taxi se faufile adroitement parmi les autres voitures et se dirige vers la place de la Madeleine. À son bord, le professeur Philip Mortimer. Il échange quelques banalités avec le chauffeur sur la météo. Le feu de circulation passe au rouge, ce qui n'empêche pas une berline bleu ciel de continuer, et de foncer à travers le carrefour. Un agent de police siffle, mais le conducteur de la Ford 1957 ne s'arrête pas, et rétorque à son passager que le patron les attend. Au même instant, une Renault 4 CV sort de la rue du Faubourg-Saint-Honoré ; la Ford la percute violemment, mais parvient à prendre la fuite, tandis que la 4 CV fait un tonneau et télescope un autobus. Les badauds sont choqués. Le chauffeur du taxi informe l'agent qu'il a aperçu une partie de la plaque minéralogique, "8 CL 75"...

En 1958, le gouvernement cubain est renversé et Fidel Castro s'empare du pouvoir. En Europe, c'est le début de la seconde crise de Berlin, dont la construction du mur en 1961 sera le point culminant. "S.O.S. Météores", l'un des sommets de la série, est une captivante intrigue d'espionnage dont l'enjeu n'est ni plus ni moins que l'invasion de l'Europe occidentale par les forces du bloc de l'Est ; le reflet d'une époque. Tandis que les populations d'Europe de l'Ouest s'inquiètent de la course aux armements et des essais de bombes H, c'est une tout autre arme que les Soviétiques ont l'intention d'utiliser pour parvenir à leurs fins : la manipulation du climat. Jacobs découpe son scénario en trois parties ; dans la première, développée sur une ambiance de mystère, Mortimer, dont il est précisé plus tard qu'il n'est pas venu en France par hasard, enquête sur sa folle virée nocturne dans les Yvelines, espérant lever le voile sur ce mystère et retrouver le chauffeur de taxi porté disparu. Ces pages permettent à Jacobs d'étoffer son propos et de faire entrer en scènes un premier groupe de protagonistes. La seconde partie, haletante, rythmée, est centrée sur Blake ; Jacobs déploie ici les éléments de l'intrigue d’espionnage classique, techniques de dissimulation et d'échange d'informations (codes secrets, micropoint), filature, mise sur écoute, course-poursuite, ou fausses identités. Enfin, les deux personnages se croisent dans la conclusion. "S.O.S. Météores" est une œuvre qui aura demandé une grande préparation, un important travail de documentaliste à son auteur, qui aura parcouru la région en long, en large et en travers, afin de retranscrire correctement la topographie pour son histoire (à ce sujet, consulter l'excellent blog d’Emmanuel Mailly). La structure narrative est inhabituelle ; les deux héros ne se croisent qu'à la fin (l'album a d'ailleurs pour sous-titre "Mortimer à Paris"). Ensuite, les scènes sont relativement longues : dix planches pour la première, ou dix-neuf pour la course-poursuite avec Blake. C'est peut-être la longueur de ces segments d'action qui donne cette sensation de stabilité, d'équilibre et de profondeur de l'intrigue. La partie graphique, remarquablement aboutie, parachève cette réussite complète. Jacobs, dont l'art est en pleine maturité, produit des planches serrées qui comptent, en moyenne, de onze à treize cases, détaillées, soignées. Un bonheur.

Cet album captivant, l'un des meilleurs moments de la série, est à lire absolument. Le lecteur y cherchera les clins d'œil, et y retrouvera l'ambiance des grands films d'espionnage, avec, en plus, pour décor, Paris et sa région. Un vrai plaisir de lecture.

Mon verdict : ★★★★

Barbuz

dimanche 11 mars 2018

Adèle Blanc-Sec (tome 1) : "Adèle et la bête" (Casterman ; janvier 1976)

"Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est une série (a priori, toujours en cours) créée par le Français Jacques Tardi en 1976. Les deux premiers tomes ("Adèle et la bête" et "Le Démon de la tour Eiffel") sortent directement en albums chez Casterman la même année, en 1976. Les volumes suivants seront d'abord prépubliés dans "(À suivre)", magazine mensuel qui appartenait à l'éditeur, avant de sortir en albums.
"Adèle et la bête" est le premier épisode. Cet album à couverture cartonnée comprend quarante-six planches. Il est sorti en janvier 1976. On compte une quinzaine de rééditions à ce jour.

Paris, nuit du 4 au 5 novembre 1911, 23h45. Au Muséum national d'histoire naturelle, un œuf de ptérodactyle fait entendre quelques coups secs provenant de l'intérieur. Sa coquille se fissure et un jeune ptérodactyle finit par s'en extraire. Un peu pataud, il casse la vitre de l'armoire dans laquelle l'enveloppe était exposée, prend son envol, s'élève vers le plafond, en brise les carreaux et file à tire-d'aile. Au même moment, à Lyon, un homme vêtu d'un costume, hilare, mime les battements d'aile de l'oiseau dans une petite pièce submergée de recueils.
XIIe arrondissement, 01h03. Au poste de police, deux agents encadrent un individu d'apparence très modeste, qu'ils ont appréhendé parce qu'il hurlait et qu'ils le soupçonnent d'hébriété. Pourtant, ce dernier jure qu'il n'a pas bu et qu'il a bien été attaqué par un volatile rouge avec un long bec garni de dents. Le brigadier, agacé et incrédule, n'écoute pas les protestations du type, et ordonne qu'il soit enfermé en cellule.
Rue Vaugirard, le lendemain, 19h30. George Plot, pharmacien, est en train de fermer son officine. Alors qu'il baisse le volet roulant, le ptérodactyle fond sur lui dans un croassement. Le commerçant ne peut retenir un hurlement de terreur. Au même moment à Lyon, l'homme en costume crie d'impuissance...

"Adèle et la bête" est le premier tome d'une série encore en cours à ce jour, même si le rythme de parution des albums est de plus en plus espacé (il y a neuf ans d'écart entre les deux derniers !). Tardi place le début de ces aventures en 1911, trois ans avant la Grande Guerre - période au centre de son œuvre. En 1911, Armand Fallières (1841-1931) est président de la République depuis 1906 ; il le restera jusqu'en 1913. Ce premier album (c'est aussi le cas des les suivants) se déroule dans une atmosphère fantastique et surnaturelle unique à laquelle se prêtent si bien Paris et l'Europe du premier quart du vingtième siècle. "Les Aventures extraordinaires d'Adèle Blanc-Sec" est un titre qui puise également dans le registre du grotesque et de l'absurde. L'auteur met en scène une histoire de monstre qui emporte autour de lui une valse de personnages aux comportements aussi étranges que leurs patronymes ; en plus de la belle et intrépide Adèle, on a l'inspecteur Léonce Caponi, besogneux à défaut d'être futé, persuadé que le "pierrodactyle" a poignardé un badaud, l'improbable tandem formé par Philippe Boustardieu et Robert Espérandieu, Justin de Saint-Hubert, aristocrate et chasseur qui représente la France du passé, la France coloniale, et bien d'autres. L'auteur raille la chaîne de commandement de notre bonne vieille administration française, du président au ministre, du ministre au préfet, du préfet au commissaire de police et du commissaire l'inspecteur. Tardi revient sur la peine de mort et sur la montée à l'échafaud en deux ou trois planches impressionnantes, dans un ciel rouge sang regroupant une assemblée sinistre (renforcée par des jeux d'ombres et les regards souvent masqués par les bords des chapeaux) dans une atmosphère particulièrement lugubre. Quant à la conclusion, la multiplication des retournements de situation ne manquera pas de faire sourire - ou d'agacer. Visuellement, la série se caractérise par un trait soigné que l'on qualifiera de semi-réaliste, par une narration graphique parfois décompressée à l'extrême (voir les trois premières planches, par exemple), et par des phylactères qui peuvent recouvrir l'entièreté du fond de la case. Le découpage, classique, présente la plupart du temps trois bandes à la hauteur variable, comprenant chacune deux ou trois cases. Il est évident que l'artiste s'est documenté sur la mode de l'époque.

Pour un coup d'essai, c'est un coup de maître. En un album, Tardi parvient à imposer son style et l'univers particulier de cette série : il situe son action pendant une période finalement peu visitée, et crée une héroïne unique, fraîche, et différente.

Mon verdict : ★★★★☆

Barbuz