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mardi 21 novembre 2023

Batman (tome 2) : "Mon nom est Suicide" (Urban Comics ; novembre 2017)

Intitulé "Mon nom est Suicide", cet album est le second des douze tomes de la version française du "Batman" du "Rebirth" ; lancé en 2016, ce "Rebirth" inaugure une nouvelle période éditoriale du titre et succède aux "New 52" (deuxième volume : 2011-2016), connus en France sous le nom de "Renaissance DC". L'ouvrage comprend les versions françaises des "Batman" #9-15 (de décembre 2016 à mars 2017). Il a été publié en novembre 2017, dans la collection "DC Rebirth" de l'éditeur. Ce recueil relié (de dimensions 18,7 × 28,2 centimètres ; avec couverture cartonnée) compte exactement cent quarante planches (toutes en couleurs) plus sept pages de couvertures alternatives, crayonnées par Tim Sale (1956-2022) et encrées par Brennan Wagner, le fils de Matt
Les scénarios des six numéros ont tous été écrits par Tom King. Mikel Janín réalise les crayonnés et l'encrage des quatre premiers numéros. June Chung compose la mise en couleurs des planches de l'artiste espagnol. Les deux derniers épisodes sont crayonnés, encrés et mis en couleurs par Mitch Gerads, lauréat de deux Eisner - en 2018 et 2019 - pour "Mister Miracle", avec King. 

Précédemment, dans "Batman" : Batman apprend d'Amanda Waller que le Psycho-Pirate est à Santa Prisca. Le professeur Strange l'a livré à Bane, en échange d'une "grosse quantité de venin". Batman écoute le plan de Waller pour s'introduire sur l'île. 
Santa Prisca. Bane se remémore son enfance ; peut-on seulement parler d'enfance ? Rien d'autre qu'un emprisonnement dans une cellule où le niveau de l'eau montait et descendait au gré des marées. À quatre ans il attendait qu'on lui apporte à manger. À dix il attrapait les rats pour se nourrir. À quatorze, il pêchait à mains nues les poissons qui se glissaient dans la cellule. Puis vingt-et-un ans et sa première tentative d'évasion. Il a passé dix-sept ans seul, oublié de tous, enfermé dans sa cellule insalubre. Chaque nuit la marée montait. Il flottait à la surface et poussait sur la grille pendant des heures. Des crabes et des sangsues attaquaient la chair de son visage. Il voulait en finir. Arrêter de lutter. Il a appelé Dieu. Le diable. L'âme de sa mère. Les a suppliés... 

Pas besoin de lire les "Batman" #7-8, intégrés dans le crossover "La Nuit des monstres", le lecteur sautera sans friction du #6 au #9. Cet album propose deux arcs, "I Am Suicide" et "Rooftops". Batman monte une équipe pour s'infiltrer sur Santa Prisca. De la Suicide Squad en passant par "Mission: Impossible" ou les "Douze Salopards", ces références auxquelles fait penser ce groupe hétéroclite sont légion. Caractérisations et dialogues sont d'une irrésistible truculence ; par exemple, Poli et Chinelle font immanquablement sourire par leur folle complicité. Bane bénéficie d'un traitement inédit. À maints égards, il fait penser autant à un reflet déformé du roi Hamlet (les monologues et les crânes) qu'au colonel Walter Kurtz ("Apocalypse Now", 1979). Le parallèle que King établit entre Batman et Bane et les tendances suicidaires dont ils ont tous les deux souffert au moment le plus terrible de leur vie les fragilise autant qu'il explique l'origine de leur opiniâtreté. Quant à Batman, le voir défaire seul des dizaines de soldats constitue une sorte d'autodérision qui rappellera la séquence de l'avion de ligne dans "Mon nom est Gotham". Aucun doute : Batman, s'il n'est pas un métahumain, est bien un super-héros. King élargit ainsi le concept de l'Über-Bats de Grant Morrison. Concernant sa structure, le scénario, sur le papier, ressemble à un jeu vidéo construit sur un modèle linéaire, synonyme d'ennui : Batman s'infiltre et rosse tous les sous-fifres, jusqu'à sa confrontation finale avec le boss. Mais King n'est pas n'importe quel auteur : il parvient à insuffler une complexité bienvenue dans une intrigue qui semble toute tracée. Pour cela, il évite le stéréotype du plan brillant expliqué à l'avance. Cela oblige le lecteur à rester concentré afin de saisir toute l'intelligence du plan de Batman (ou plutôt de Waller). Et puis, le deuxième arc est lui aussi exceptionnel : de l'humour (de nombreux criminels costumés de dernier rang sortent de la naphtaline) et de la sentimentalité. Mais surtout, King y évoque enfin - avec justesse et naturel - cet amour profond qui anime les deux êtres iconiques. Ils se le déclarent, presque libres et sans contrainte. Que c'est rafraichissant ! 
Les deux artistes ont des styles différents. Peu importe : leur talent est indéniable. Janín a un trait réaliste, net, fin et élégant. Il confectionne quelques compositions admirables, dont Batman devant l'hôpital psychiatrique Arkham (p. 14-15) et Catwoman et Arnold Wesker dans le réseau de canalisations (p. 62-63). L'Espagnol montre dans ses angles des prises de vues et ses mises en page une diversité qui donne le tournis. Notons le #12, presque uniquement composé de somptueuses doubles pages. L'œil ne sait plus où regarder. Gerads présente un coup de crayon plus brut, moins lisse. Sa mise en page est incroyablement asymétrique : une double page suivie d'un gaufrier, puis cinq bandes, quatre, etc. Ses finitions manquent de régularité, mais n'oublions pas que l'artiste crayonne, encre et colorise : belle performance ! 
La traduction a été effectuée par Jérôme Wicky, l'un des tout meilleurs du circuit. Le résultat est irréprochable et exemplaire : un texte soigné, sans faute ni coquille.

Deuxième tome, nouvelle réussite de King. Spectacle, suspense, surprises et sentimentalisme. Le Nord-Américain apporte jusque-là une contribution solide et originale à la mythologie batmanienne. Cet auteur semble décidément bien parti pour marquer, peut-être à long terme, la franchise et le personnage de son empreinte. 

Mon verdict : ★★★★★

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Batman, Catwoman, Arnold Wesker, Poli, Chinelle, Le Tigre de bronze, Bane, Psycho-Pirate, Alfred, Amanda Waller, Docteur Jeremiah Arkham, Commissaire Jim Gordon, DC Comics

vendredi 3 mars 2023

Batman : "Cataclysme" (Urban Comics ; mars 2014)

Intitulé "Cataclysme", cet album est le prélude à "No Man's Land", un crossover en six tomes de la franchise Batman. "Cataclysme" est sorti en mars 2014 dans la collection "DC Classiques" de l'éditeur parisien Urban Comics. Le contenu est identique à celui de la version originale. Au sommaire, les versions françaises des "Detective Comics" #719-721 (mars-mai 1998), "Batman: Shadow of the Bat" #73-74 (avril-mai 1998), "Nightwing" (vol. 2) #19-20 (id.), "Batman" #553-554 (id.), "Azrael" #40 (avril 1998), "Catwoman" vol. 2 #56-57 (avril-mai 1998), "Robin" (volume 4) #52-53 (id.), "Batman: Blackgate - Isle of Men" (avril 1998), "Batman Chronicles" #12 (mars 1998), "Batman: Huntress & Spoiler" (mai 1998), et enfin, "Batman: Arkham Asylum - Tales of Madness" (idem). Cet ouvrage relié (couverture cartonnée) de dimensions 17,5 × 26,5 centimètres compte approximativement quatre cent vingt planches. 
Au total, la production de Cataclysme a nécessité le concours de plus de quarante artistes, qu'ils soient scénaristes, dessinateurs, encreurs, ou coloristes. Les citer exhaustivement n'aurait pas de sens ; retenons néanmoins quelques noms. Parmi les scénaristes, Chuck Dixon, Alan Grant (1949-2022), Doug Moench, Dennis O'Neil (1939-2020) ou Devin Grayson. Chez les dessinateurs, Jim Aparo (1932-2005), Mark Buckingham, Scott McDaniel, Klaus Janson, Jim Balent, ou Alex Maleev. Pour les encreurs : Bob McLeod, Wayne Faucher, Sal Buscema, ou Bill Sienkiewicz. Et enfin, les coloristes, avec Pamela Rambo, Noelle Giddings, ou Lee Loughridge

Spillkin Hill, canton de Bristol à Gotham City. Il est 18h00. Installée avec tout son matériel disposé à même l'herbe, la sismologue Jolene Relazzo se confie à son dictaphone : la jeune femme a remarqué l'activité inhabituelle des chauves-souris, et les lumières du ciel nocturne, observées à la surface de la lune pendant les nuits précédentes. Elle vient juste de procéder à quelques relevés et espère bien que ses soupçons ne sont pas fondés. Cherchant leur chien, et l'ayant entendue parler, deux adolescents - un frère et une sœur - l'interrompent et posent leurs questions. Pédagogue, elle répond qu'elle prend des notes pour ses recherches... 

"Cataclysme" inaugure "No Man's Land". Peu de préliminaires, le séisme frappe vite et fort, et détruit la majeure partie de Gotham City. Bien qu'il s'agisse d'une fiction, une question surgit : un tremblement de terre sur la côte est des États-Unis, c'est possible ? Oui, même s'il n'y en a pas eu de notable depuis le XIXe siècle. Ici, Batman est dépassé par un adversaire d'un autre type : les forces de la nature. Les pertes humaines sont lourdes ("Plus de cent mille morts", affirme Nightwing), la plupart des bâtiments s'effondrent, des incendies se déclarent, l'eau s'infiltre, les moyens de communication sont endommagés et le manoir Wayne est détruit. Policiers, pompiers et professionnels de la santé sont dépassés et en sous-effectifs, et les établissements pénitentiaires deviennent des passoires. À cette tragédie s'ajoute une criminalité opportuniste, parfois impulsive ; la ville s'effondre, en conséquence son système socio-économico-juridique aussi. Beaucoup tentent de profiter de la situation, mais le séisme ne fait pas seulement ressortir le pire de certains : il met aussi en évidence le meilleur chez d'autres. Des citoyens ordinaires s'entraident, se serrent les coudes et s'organisent. Quant aux héros masqués, bien que n'oubliant pas leurs différends, ils relèvent les défis qui se présentent, souvent en solo, et interviennent partout où ils peuvent sauver des vies, assumant de façon presque inconsciente leur statut et leur sacerdoce. À chacun son quart d'heure de gloire. Les multiples sous-intrigues de sauvetage, principalement, sans effet de répétition, alternent avec la brutalité et la soudaineté de la catastrophe. Cela impose un rythme surprenant, avec un danger imprévisible et tapi dans l'ombre, auquel s'ajoute la menace du Maître-Secousse. Il sera néanmoins possible de se lasser de la débauche de spectacle souvent gratuite. De plus, l'éditeur cherche à étirer "Cataclysme", les scènes sans pertinence étant nombreuses. Enfin, le maniérisme du texte pourra agacer, les cartouches sont parfois terriblement bavards. Malgré tout, il y a suffisamment de bons chapitres et de surprises pour donner l'impression d'une qualité homogène, et l'intérêt l'emporte. 
La partie graphique est particulièrement bancale. Il sera vain d'y chercher une quelconque homogénéité. Les styles peuvent être classés en trois catégories : réalisme, avec Maleev, Janson, Nolan, Balent (quel fracas et quelle tornade dans la mise en page !), Marcos Martin, Aparo, Eduardo Barreto (1954-2011), et même Staz Johnson ; expressionnisme, avec Buckingham, dont le trait rappelle immanquablement celui de Kelley Jones ; et enfin "l'école outrancière", typique des années quatre-vingt-dix, avec McDaniel, sa mise en page éclatée, son dynamisme débridé, ses personnages trop musculeux, ou son expressivité forcée. Certains parviennent à sortir du lot pour l'originalité de leurs planches, c'est le cas de Roger Robinson par exemple. La mise en couleurs pourra étonner par le choix de certaines teintes un brin criardes. 
La traduction est de Jean-Marc Lainé ; articles oubliés, faux-sens ("officier" pour "agent"), une faute de conjugaison, une d'accord, une d'orthographe, et une de genre.

"Cataclysme" s'intègre dans "No Man's Land" ; il conviendra de le lire pour quiconque souhaite s'attaquer à ce copieux crossover. Malgré certaines qualités, "Cataclysme" est profondément marqué par les gros défauts propres au genre : la volonté d'étirer le propos et l'absence de réflexion sur l'homogénéité de la partie graphique. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Batman, Robin, Nightwing, Huntress, Spoiler, Barbara Gordon, Alan Grant, Doug Moench, Dennis O'Neil, Jim Aparo, Klaus Janson, Alex Maleev, DC Comics, Urban Comics

dimanche 15 novembre 2020

Paul Dini présente Batman (tome 2) : "Le Cœur de Silence" (Urban Comics ; août 2015)

Publié dans la collection "DC Signatures" d'Urban Comics en août 2015, "Le Cœur de Silence" est le deuxième des trois tomes de la série consacrée au Batman du New Yorkais Paul Dini. Cet ouvrage (format 17,5 × 26,5 cm) à couverture cartonnée compte environ deux cent quatre-vingt planches et comprend, dans l'ordre, les versions françaises des "Detective Comics" 841, 843-844, un extrait du "Infinite Halloween Special" #1, les "Detective Comics" 845-850 et 852, et enfin le "Batman" #685. En VO, tous sont sortis entre avril 2008 et mars 2009 sauf le "Special", sorti en décembre 2007. 
Dini écrit les scénarios. Il est surtout connu comme producteur et auteur de séries animées, dont "Batman: The Animated Series". Les illustrations sont produites par Dustin Nguyen, lauréat de deux Eisner ; elles sont encrées par Derek Fridolfs. Ces deux artistes ont déjà collaboré plusieurs fois. La mise en couleur est répartie entre John Kalisz et Guy Major. Enfin, notons que Nguyen réalise l'encrage et la mise en couleur du "Special" en plus de ses dessins. 

À l'issue du tome précédent, Batman doit se rendre à l'évidence : le Sphinx a résolu son énigme et il a joué le jeu en remettant le sérum à Bruce via Harleen contre une mallette remplie de billets. 
Bruce Wayne assiste à la "Fashion Week" de Gotham, l'une de ces obligations, l'un de ces événements qu'il s'inflige pour entretenir son image publique sur la scène sociale de la ville ; il n'y éprouve aucun plaisir, mais apprécie de pouvoir éloigner les curieux - les paparazzi - en étant agréable. Il ne comprend pas l'objectif de cette manifestation ; le découvrir ne le concerne pas. Il parle avec quelques personnes qu'il fait mine de connaître et feint de s'intéresser à "des déguisements ridicules, même pour un super-vilain". Puis il se lève pour gagner discrètement la sortie ; en fin de compte, tout cela ne lui aura pas pris plus de cinq minutes. La crosse d'une arme s'abat sur son crâne tandis qu'il passe par les coulisses... 

Après avoir privilégié des histoires brèves dans le tome précédent, Dini commence ici de la même manière, avant de proposer un arc en cinq parties. Il offre d'abord la vedette à Tweedledee et Tweedledum, les fameux hommes de main du Chapelier fou, dans un premier numéro rafraîchissant qui exploite le thème de l'arroseur arrosé et dans lequel opère une nouvelle équipe de super-vilains. Puis vient une aventure en deux temps qui oppose Batman à l'inénarrable Scarface (une séquelle du récit du premier volet), et explore l'éventualité d'une romance entre Wayne et Zatanna. Dans l'ombre de la sinistre marionnette, le personnage secondaire récurrent de Peyton Riley ; il sera utile de se rappeler les événements du précédent tome. L'enquête suivante évoque les "dégâts collatéraux" des crimes d'E. Nigma, aujourd'hui repenti, et conte comment un sentiment d'injustice peut inciter à une vengeance meurtrière. À ces trois histoires distrayantes succède le plat de résistance : centré sur Silence, il est particulièrement dense. Dini présente Thomas Elliot comme un reflet de l'âme de Bruce Wayne renvoyé par un miroir déformé. Il détaille les origines et la jeunesse du criminel, ses rencontres, ses décisions, ses plans et ses motivations, et offre à ces éléments une profondeur qui n'était pas encore envisagée à la création du super-vilain dans l'arc qui l'a vu naître. Dini s'engouffre dans la possibilité créative générée par ce vide et le comble d'une manière que ne laissait pas présager le scénario de Jeph Loeb ; le résultat est insuffisamment abouti et pas entièrement convaincant. Silence monopolise la vedette jusqu'à l'épilogue, où il la cède à Catwoman. Batman, lui, est ici plus distant et plus froid qu'à l'habitude. L'émotion ne parvient pas à percer, malgré une scène touchante (celle de la chambre d'hôpital). Voici donc un récit plus divertissant et efficace que captivant. Peut-être la partie graphique y est-elle pour quelque chose. Inspiré par Mike Mignola, Nguyen déploie un trait qui joue avec les ombres des personnages et des ambiances par le biais d'une utilisation soutenue des aplats de noir. Le découpage est irréprochable. Le niveau de détail des arrière-plans est satisfaisant, mais il n'en faut pas moins. Enfin, la mise en couleur est fade. 
La traduction a été confiée à Thomas Davier. Son texte est malheureusement victime de quelques boulettes malvenues : une faute de mode (un conditionnel à la place d'un infinitif), un faux-sens et une coquille ("Sam" au lieu de "Slam") ont été relevés. 

Après quelques épisodes distrayants, cet album détaille les origines d'un super-vilain récent et revient sur la relation Batman-Catwoman ; mais l'arc principal pâtit d'un manque de vraisemblance, et d'un déficit émotionnel que creuse le style de Nguyen. 

Mon verdict : ★★★☆☆ 

Barbüz 
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lundi 4 mars 2019

Ed Brubaker présente Catwoman (tome 4) : "L'Équipée sauvage" (Urban Comics ; août 2013)

Cet album cartonné de près de cent cinquante planches, sorti dans la collection DC Signatures d'Urban Comics en août 2013, est le dernier des quatre volumes que l'éditeur consacre à la quasi-intégrale de la période d'Ed Brubaker sur Catwoman. "Quasi" car Brubaker continuera néanmoins jusqu'au #37. Ce recueil comprend d'abord un extrait du "Catwoman Secret Files" #1 ("L'Affaire McSweeney", soit "The McSweeney Case" en VO) de novembre 2002, et les "Catwoman" #20-24 (d'août à décembre 2003), qui forment l'arc central, "L'Équipée sauvage", soit "Wild Ride" en VO. 
Brubaker écrit les scénarios. Cameron Stewart dessine et encre les pages du "Secret Files", ainsi que celles des #20 à 24 ; pour le découpage, il se fait assister de Nick Derington (#22), puis de Guy Davis (#23 et 24). Et, pour finir, Matt Hollingsworth et Lee Loughridge réalisent les mises en couleurs, trois numéros chacun.

À l'issue du tome précédent, Selina s'enfonce dans l'amertume, rompt avec Slam et noie son chagrin dans l'alcool. Après quelques discussions salvatrices, elle reconnecte avec une Holly déprimée.
Une nuit, à Gotham City. Slam Bradley et Selina Kyle, installés dans la voiture du détective privé, sont en planque devant une bijouterie. Slam laisse libre cours à ses pensées. Il méprise ce monde moderne qui n'accorde plus aucune valeur au professionnalisme. Cette société où tout est accéléré, électronique, instantané, et en ligne. Cette sensation de fait main a disparu pour laisser place à cet appétit insatiable de volume, de rapidité, favorisé par une fainéantise qui s'insinue dans tous les aspects de la vie quotidienne. C'est le cas des abrutis qu'il surveille avec Selina. Tandis qu'elle sirote un café dans un gobelet de carton, sa belle compagne ne peut s'empêcher quelques railleries. C'est donc ça, le boulot d'un détective privé : rester assis dans un véhicule désordonné en attendant que quelque chose se produise. Slam l'avait pourtant prévenue que ça n'allait pas être toujours palpitant ; elle aurait certainement dû prendre un livre... 

Il sera utile de revenir sur le troisième recueil pour comprendre les finesses du récit. Ce dernier tome est excellent ; c'est un régal, un véritable plaisir de lecture, rafraîchissant, plein d'optimisme et d'une forme de générosité. Brubaker quitte l'ambiance de polar noire, violente, et cruelle de "Sans répit" pour des aventures super-héroïques, teintées de fantastique, avec, en filigrane, un hommage nostalgique à l'Âge d'or, à la Société de Justice, et aux villes de l'univers DC Comics. Le scénario est solidement construit et équilibré, rythmé par les lettres d'Holly à Karon et les virées de Catwoman, qu'elle soit en solo ou en tandem avec Wildcat. Celles-ci sont parfois épatantes, notamment le chapitre se déroulant à Keystone City. Le lecteur retrouve quelques invités vedettes avec plaisir : Ted Grant, un Captain Cold 100% Lascar qui vaut son pesant d'or, Hawkman et Hawkgirl, sans oublier Batman, ou ce clin d'œil à Starman. L'humour est bien plus présent que dans les numéros précédents. La fin est cependant frustrante, puisque l'intrigue de la secte n'est pas menée à son terme ; un "À suivre" aurait été plus approprié. Certes, l'histoire principale est celle de la reconstruction de Holly avant tout, mais il n'empêche que l'épilogue ressemble à une pirouette - non du scénariste, mais de l'éditeur, dont la décision de ne pas inclure les épisodes suivants dans cette série (il reste suffisamment de matériau pour un cinquième tome), est difficilement compréhensible. La partie graphique participe à la réussite de l'ensemble. Stewart dessine des personnages aisément identifiables. Son découpage, qui offre une action particulièrement limpide, est structuré de manière classique, en trois ou quatre bandes, avec rarement plus de trois vignettes à la fois. L'artiste ne détaille les fonds de case que si cela s'avère nécessaire, c'est-à-dire lorsque l'environnement direct est important, sans doute afin de permettre au lecteur de mieux visualiser les lieux et la scène. Enfin, notons que la petite taille des caractères pourra poser un problème de déchiffrage. 
La traduction, confiée à Thomas Davier, est irréprochable. L'éditeur insère les couvertures originales au début de chaque chapitre, offre des bonus et présente les principaux protagonistes en introduction ainsi que la frise chronologique habituelle

En attendant un hypothétique cinquième tome qui a de moins en moins de chances de paraître à chaque jour qui passe, cette série réussie aura procuré un indéniable plaisir de lecture. En cas de réédition, une relecture du français sera indispensable.

Mon verdict : ★★★★★

Barbuz

lundi 31 décembre 2018

Ed Brubaker présente Catwoman (tome 3) : "Sans répit" (Urban Comics ; mai 2013)

"Sans répit", sorti dans la collection DC Signatures d'Urban Comics en mai 2013, est le troisième des quatre tomes que l'éditeur consacre à la quasi-intégrale de la période d'Ed Brubaker sur Catwoman. Cet album cartonné de près de cent quatre-vingt-dix planches comprend un extrait du "Catwoman Secret Files" #1 ("Proper Planning", soit "Une préparation minutieuse") de novembre 2002, et les "Catwoman" #12-19 (de décembre 2002 à juillet 2003). 
Brubaker écrit les scénarios. Cameron Stewart dessine et encre l'extrait et les #12-16 (le #14 est encré par Mike Manley), Javier Pulido les #17-19. Matt Hollingsworth réalise les mises en couleurs.

À l'issue du tome précédent, Catwoman aide une amie d'enfance, Rebecca Robinson, à s'évader et à fuir à l'étranger. Plus tard, Batman lui exprime son désaccord, mais il décide de laisser passer.
Une nuit, à Gotham City. Black Mask, debout sur le balcon de son appartement de luxe, observe la ville. Posé sur la table de la terrasse, un exemplaire de la Gotham Cazette évoque la corruption au sein de la police à la une. En pleine introspection, le criminel revient sur sa conquête de l'East End, un quartier mal famé de Gotham City. Pour parvenir à ce résultat, il aura passé du temps en préparatifs, et il aura fait couler beaucoup de sang. Il ne laissera personne saboter son œuvre. Pas même Catwoman ; ou en tout cas, pas sans qu'elle n'en paye le prix. Catwoman a révélé l'existence d'un réseau au service de Black Mask, le privant ainsi de ses connexions avec la police de l'East End. Elle a détruit de la drogue qui lui appartenait et lui a volé des diamants. Et le registre qui établissait la liste des agents travaillant pour lui est introuvable. Oui, l'heure de la féline approche... Il est tiré de ses réflexions par son bras droit, Xavier Dylan, un homme à l'allure de cadre supérieur d'une grande entreprise. Dylan lui tend une enveloppe, et lui affirme qu'il a les informations qu'il désirait. Lorsque son patron demande si tout est vrai et s'il ne s'agit pas de ragots répétés par des détenus, il l'assure "qu'elle" est parfaite...

Il sera d'abord utile de lire "Dans les bas-fonds". Ce troisième tome se parcourt d'une traite. Il contient deux arcs qui se confondent, mais aux propos différents. Dans le premier, Catwoman subit la colère et la violence de Black Mask. Au début, tout semble lui réussir ; la construction du centre social, la réapparition de son amie Sylvia Sinclair (un sosie de Veronica Lake), et le retour de sa sœur Maggie dans sa vie. Black Mask transformera cela en cauchemar jusqu'à un point de non-retour. Dans le second, Selina doit apprendre à vivre avec les séquelles de l'affrontement, plus psychiques que physiques. Elle cherche le réconfort dans l'alcool et dans les bras de Slam, Holly lutte pour ne pas replonger dans la drogue, et Maggie a subi un traumatisme psychologique dont elle a peu de chances d'émerger. Le scénario, solide, est riche en retournements de situations. Brubaker parvient à mener son action tambour battant dans la première partie et à instaurer un climat de déprime plus intimiste dans la seconde. Les seconds rôles (Slam, Black Mask, Sylvia Sinclair, Holly, Karon) sont utilisés à la perfection. Surtout, il extirpe le personnage de Catwoman de son carcan d'anti-héroïne femme fatale qui aime les gros cailloux et fait joujou au chat et à la souris avec Batman. L'auteur pousse Catwoman brusquement dans un bouillon où mijotent des psychopathes profondément atteints tels que Black Mask et dont brutalité, violence, torture, drogues, souffrances physique et mentale sont les principaux ingrédients. Ici, les coups font mal et laissent des traces. Le travail de Stewart, proche de l'esprit du dessin animé, se marie à merveille à l'univers de Catwoman. Le sens du découpage de l'artiste est remarquable. Certaines compositions sont saisissantes (cf. les illustrations de Gotham City). Pulido propose un trait épuré, apparenté à un certain style de franco-belge indépendante, qui pourra être qualifié de féminin et qui évoque les ombres chinoises. Il y a une réelle rupture visuelle entre les deux, qui est vite oubliée, vu le talent déployé de part et d'autre.
Thomas Davier signe la traduction. Il fait un travail honorable, mais le texte, hélas, souffre de trois fautes (une d'accord, deux de conjugaison). L'éditeur présente les principaux protagonistes en introduction ainsi que la frise chronologique habituelle.

"Sans répit" est une réussite qui confirme le niveau élevé de qualité de cette série, très satisfaisante jusqu'ici. Brubaker métamorphose le personnage et son univers, en les encrant profondément dans une atmosphère de roman noir urbain et violent. 

Mon verdict : ★★★★☆

Barbuz

jeudi 26 avril 2018

Ed Brubaker présente Catwoman (tome 2) : "Dans les bas-fonds" (Urban Comics ; octobre 2012)

"Dans les bas-fonds" est un album de plus de cent trente planches, sorti en octobre 2012 dans la collection DC Signatures d'Urban Comics. C'est le second des quatre volumes de la quasi-intégrale de la période d'Ed Brubaker sur le personnage de Catwoman. Il comprend les #5-10 de la série "Catwoman" (mai à octobre 2002).
Brubaker écrit les scénarios de tous les épisodes. Les dessins sont réalisés par Brad Rader, surtout connu pour son travail dans le domaine de l'animation. Cameron Stewart et Rick Burchett se partagent le rôle d'encreur. Lee Loughridge ou Matt Hollingsworth (avec Giulia Brusco pour une partie) signent les mises en couleurs.

À l'issue du tome précédent, Catwoman met le tueur de prostituées hors de combat. Elle embauche Holly pour être ses yeux et oreilles dans la rue. Elle fait un don à la clinique du Dr Thompkins.
Dexter Garcia, un revendeur de drogue, passe un sale moment dans la salle d'interrogatoire d'un commissariat de Gotham City. Son poignet droit est menotté à la table. Un flic lui ordonne de répéter sa version des faits. Garcia étant un brin exaspéré, le policier le frappe avec un magazine roulé. D'un geste, il menace le malfrat de continuer, mais celui-ci se dit prêt à coopérer. Par l'interphone, l'enquêteur demande par quoi il doit démarrer. Derrière le miroir sans tain, deux hommes observent dans l'ombre. L'un d'eux ordonne que Garcia commence son histoire par le début.
Gotham City, dix jours plus tôt, la nuit. Un plongeon, elle plante les lames de ses bottes dans la façade du bâtiment à l'endroit choisi, ouvre la fermeture de la fenêtre avec un aimant, et ça y est : retenue par un harnais et une corde, Catwoman entre dans une chambre d'hôpital. Sur le lit repose un jeune garçon inconscient : Brendan. Catwoman ne peut que pousser un soupir de regret ; l'adolescent est donc passé à l'acte. Elle se remémore sa première rencontre avec lui lorsqu'Holly Robinson le lui avait présenté et le potentiel qu'elle avait immédiatement décelé en lui...

La lecture du premier tome n'est pas indispensable. Les histoires de ce second tome sont pleines d'énergie, bien ficelées (seule la scène de la fusillade dans le bureau de Slam Bradley pâtit d'une pincée d'invraisemblance) et dynamiques. Brubaker maîtrise son sujet et surprend le lecteur avec des dénouements inattendus (la chute de la première partie, ou le coup de la valise de diamants). L'auteur, qui là encore privilégie une atmosphère de polar urbain qui n'a rien à voir avec les super-héros, y aborde de nombreux thèmes, sociaux ou en rapport avec les valeurs personnelles : entre autres, la dépendance à la drogue, la vie dans la rue, la marginalité, toutes trois dépeintes avec une approche quasiment naturaliste, le respect de la parole donnée, et le paiement de ses dettes. Le scénariste ne sombre pour autant ni dans la violence gratuite ni dans le "noir, c'est noir", car l'humour est présent tout au long du recueil. Les seconds rôles (Holly Robinson, la jeune amie de Selina, le détective privé Slam Bradley, l'inspecteur Crispus Allen, Karon, la petite copine d'Holly, sans parler de cette belle brochette de flics ripoux) sont réussis et bien exploités : ils ne se contentent pas de faire de la figuration et font partie intégrante de l'histoire. La trame n'est pas systématiquement linéaire, et Brubaker empile les lignes temporelles comme des poupées gigognes, surtout dans le premier chapitre. Les dessins de Rader sont très satisfaisants. L'artiste possède un style graphique net, arrondi et harmonieux, avec un encrage léger qui donne un résultat lisse et clair ; les influences de l'univers de l'animation sont perceptibles. Le découpage, d'une rare limpidité, est cinématographique (parfois en gaufrier, avec jusqu'à douze vignettes par planche). Les cases sont sans surcharge, sobres, presque minimalistes. Les détails d'arrière-plan sont souvent simplifiés à l'extrême. L'illustrateur retranscrit ici un langage corporel travaillé (voir la scène de l'East Side Diner, avec le détective Farrucci, par exemple). Les contrastes entre ombre et lumière sont remarquables.
Thomas Davier remplace Doug Headline à la traduction. La qualité du texte a été significativement améliorée après la déconvenue du premier tome. Les encarts des monologues d'Holly sont difficiles à décrypter ; la taille des lettres est trop petite.

"Dans les bas-fonds" est un album qui procure un indéniable plaisir de lecture ; une intrigue captivante, riche en rebondissements, des protagonistes développés, travaillés, et une partie graphique réussie viennent confirmer la qualité de la série.

Mon verdict : ★★★★☆

Barbuz

vendredi 6 avril 2018

Ed Brubaker présente Catwoman (tome 1) : "D'entre les ombres" (Urban Comics ; juillet 2012)

"D'entre les ombres" est un album de cent quarante planches sorti en 2012 dans la collection DC Signatures d'Urban Comics. C'est le premier des quatre volumes de la quasi-intégrale (il manque les dix derniers numéros) de la période d'Ed Brubaker sur le personnage de Catwoman. Ce recueil comprend "Sur la piste de Catwoman" ("Trail of the Catwoman"), dont les chapitres sont extraits des "Detective Comics" nº759 à 762 (août à novembre 2001), les "Catwoman" nº1 à 4 (janvier à avril 2002), et deux récits tirés du "Catwoman Secret Files and Origines" nº1 (novembre 2002), "Les Neuf Vies de Selina Kyle" ("The Many Lives of Selina Kyle") et "Pourquoi Holly n'est pas morte" ("Why Holly Isn't Dead").
Brubaker écrit tous les scénarios. Darwyn Cooke (1962-2016) dessine "Sur la piste de Catwoman" et la série régulière. Il encre son propre travail, à l'exception du tout premier numéro (par Cameron Stewart), et de "Catwoman" (par Michael Allred). Michael Avon Oeming illustre "Les Neuf Vies de Selina Kyle" (encrage de Mike Manley), et Eric Shanower "Pourquoi Holly n'est pas morte". Matt Hollingsworth réalise les mises en couleurs de tout le recueil. 

Le détective privé Slam Bradley est de retour à Gotham City, après deux semaines d'absence. Il s'est rendu chez un prêteur sur gages, Swifty, pour poser quelques questions. Le vieux renard n'apprécie guère la visite et alerte des gros bras, décidés à faire comprendre à Bradley qu'il est indésirable. La bagarre s'engage avec rage. Tandis qu'il évite les coups de couteau ou de batte, Slam se remémore la convocation du maire de Gotham City, Daniel Dickerson, quelques jours auparavant. Dickerson lui a proposé d'enquêter discrètement sur la disparition de Catwoman. Elle serait morte, mais le maire n'en croit rien. Il pense qu'elle se cache et désire que Bradley la trouve. Le détective accepte et se renseigne au sujet des informations disponibles ; il n'y a pas grand-chose. La secrétaire lui remettra le dossier. Lorsque Bradley demande au magistrat pourquoi il veut retrouver Catwoman, l'autre esquive, et rappelle au privé que c'est une enquête confidentielle...

"Sur la piste de Catwoman" est un polar, exercice de style qui met en scène Slam Bradley, détective privé créé dans "Detective Comics" nº1 (mars 1937). "Anonyme" est une investigation sur les meurtres de prostituées. "Les Neuf Vies de Selina Kyle" revient sur la légende de l'héroïne. "Pourquoi Holly n'est pas morte" est un moment d'autodérision sur l'univers des comics. Brubaker puise dans le passé de Selina Kyle. Il en revisite les événements-clés et en renforce la cohérence, non sans humour. Il donne un but à Selina. D'abord désœuvrée, seule et en proie à l'introspection, la jeune femme comprend que sa rédemption viendra par la défense des plus faibles. Elle financera dorénavant ses opérations et réparera les injustices en "confisquant" et redistribuant l'argent sale des malfrats qu'elle affronte. Brubaker lui offre un nouveau costume, qu'elle porte encore dans les publications actuelles. L'auteur reprend des personnages existants pour donner de la substance à la mythologie de Catwoman. Enfin, il tente, dans la mini et "Les Neuf Vies de Selina Kyle", de faire d'elle une légende urbaine, à l'instar de Batman. Tour à tour femme fatale et irrésistible séductrice, justicière héritière de générations de voleurs au grand cœur (de Robin des Bois à Arsène Lupin) ou être fragile en proie à des questions existentielles, Catwoman bénéficie ici de scénarios équilibrés, parfois captivants, d'origines à la cohérence renforcée et d'illustrations impressionnantes. Car la partie graphique est réussie, à commencer par les huit numéros dessinés par Cooke, dont le trait exprime les influences des comics de l'Âge d'argent. Cooke emploie, de façon quasi permanente, un découpage en gaufrier qui accentue l'aspect cinématographique de certaines scènes et lui permet d'utiliser une narration décompressée lorsque certains passages le justifient. L'approche cinématographique se retrouve dans le travail sur les ombres. Le style d'Oeming est proche de celui de Cooke, sans le même talent. Shanower officie dans une veine presque réaliste, nette et soignée.
Hélas, la qualité du texte français est déplorable. Difficile de croire qu'il y a eu relecture de la traduction de Doug Headline, le texte (éditorial compris) comportant une quinzaine de fautes. Une véritable boucherie. Bonnet d'âne pour Urban Comics !

Malgré toutes ces fautes, "D'entre les ombres" est un premier tome satisfaisant. Il offre au personnage de Catwoman la consistance dont elle a besoin et la remet sur le devant de la scène avec des histoires convaincantes et une partie graphique réussie.

Mon verdict : ★★★★☆

Barbuz

dimanche 12 novembre 2017

Catwoman (tome 1) : "La Règle du jeu" (Urban Comics ; juin 2012)

"La Règle du jeu" est le premier tome d'une série de cinq consacrée à la Catwoman de la "Renaissance" DC Comics. Cet album de cent vingt planches est sorti dans la collection "DC Renaissance" d'Urban Comics en juin 2012. Il reprend les six premiers numéros de la série VO "Catwoman" (novembre 2011 à avril 2012).
Ces épisodes ont été écrits par le scénariste Judd Winick. Winick est un auteur méconnu chez nous. Il a surtout travaillé pour DC Comics (entre autres, "Green Lantern", "Batman", "Green Arrow", la mini-série "Superman et Shazam : "Coup de tonnerre") et a quitté le titre et DC Comics en 2012 pour créer sa propre série, "Hilo". Les dessins sont signés par l'Espagnol Guillem March. March partage son gagne-main entre bandes dessinées européenne et américaine (DC Comics). Il encre ses propres planches. La mise en couleur a été réalisée par son compatriote, Tomeu Morey.

Selina Kyle semble pressée. En petite tenue chez elle, elle enfile rapidement sa combinaison de Catwoman et réunit quelques affaires de première nécessité, dont ses chats. Il était temps, car la porte d'entrée cède sous les coups de boutoir de trois malfrats armés qui portent des masques représentant une tête de mort. Ils ouvrent le feu sur elle, sans attendre. Selina parvient à éviter les salves et à sauter par la fenêtre sous le mitraillage des gangsters. Quelques toits plus loin, elle s'arrête un instant pour finir de se vêtir et réfléchir à la raison de cette intrusion. Elle se dit que les bandits ne trouveront que de la lingerie, des livres, du vin et de la nourriture pour chat. Elle a l'intention de revenir à son appartement d'ici un ou deux jours pour récupérer d'autres affaires, lorsque les choses se seront tassées. Soudainement, son logement explose. Un instant choquée, elle repense à son appartement précédent, qui avait été incendié. Selina reprend ses esprits ; il lui faut un hébergement et de l'argent. En bref, il lui faut un coup pour se refaire. Elle se rend donc chez sa bonne amie Lola, une ex-danseuse de cabaret devenue receleuse, et indic pour Catwoman...

Ce premier tome est tout simplement extra. C'est une série B qui file à cent à l'heure, qui sent le cuir, la poudre, le sang et la sueur, et qui ne laisse aucun répit au lecteur, ni à son héroïne. Disons-le tout net, Winick ne prend pas de gants avec la belle. Catwoman, traquée, est en cavale, son appartement est détruit, l'une de ses amies de longue date est assassinée, elle est passée à tabac plusieurs fois, et, enfin, la police est sur ses traces. Car si Selina Kyle a bien un défaut, c'est celui de mettre "la truffe" là où il est préférable de rester à l'écart. Il y a de l'humour, dans cet album, beaucoup d'humour. De l'érotisme, aussi, puisque le lecteur est témoin d'étreintes animales et particulièrement torrides (doux euphémismes) entre Batman et Catwoman sur les toits de Gotham City. Suite à la tempête dans un verre d'eau que ces scènes avaient provoqué aux États-Unis, Winick avait affirmé que cette approche avait été voulue par DC Comics. Le scénario est bien ficelé, sans temps mort, les retournements de situation, bien sentis, les personnages secondaires, excellents (l'Os ou Allonge), et l'action, savamment articulée. À sa sortie, en 2012, ça avait été un coup de cœur. Quelques années plus tard, le plaisir à la relecture reste vif.
March, dans un style plutôt réaliste qui fait émerger certains traits des visages sans pour autant sombrer dans la caricature, dessine une Catwoman craquante, sexy et explosive à souhait, femme fatale qui peut faire preuve, avec ses victimes, de férocité, voire de sauvagerie (telles une lionne ou une panthère), mais qui n'est pas dénuée de fragilité. L'artiste recourt à un découpage tantôt classique, tantôt novateur, plein de mouvement, utilise des angles originaux et réussit l'encrage. La mise en couleurs parachève une partie visuelle particulièrement dynamique et aboutie.

Thomas Davier offre une traduction excellente et un texte soigné, sans faute. C'est appréciable, parce qu'il faut se souvenir que les débuts d'Urban Comics (peut-être est-ce encore le cas aujourd'hui ?) furent synonymes de langue française indigente.

Ces épisodes réussis plongent une héroïne au statut de sex-symbol dans un univers violent et évoquent sa relation torride avec Batman. La suite du titre est d'une réalisation nettement moins satisfaisante, que ce soit scénario ou partie graphique.

Mon verdict : ★★★★☆

Barbuz

dimanche 7 février 2016

Catwoman : "À Rome" (Panini Comics ; janvier 2006)

"À Rome" est une aventure de Catwoman sortie chez Panini Comics en janvier 2006. Cet album de cent quarante-quatre pages comprend l'intégralité de la mini-série de six épisodes "When in Rome" (novembre 2004 - mai 2005). "À Rome" pourrait être lu comme une histoire indépendante de toute continuité, bien que les événements qui s'y déroulent s'imbriquent dans l'histoire de Batman intitulée "Amère victoire" ("Dark Victory" en VO), elle-même suite de "Un long Halloween" ("The Long Halloween"), dont la lecture sera utile à la compréhension des raisons du voyage de Selina.
"À Rome" a été écrit par Jeph Loeb et illustré par Tim Sale, ce duo à qui les lecteurs de DC Comics doivent des incontournables tels que "Un long Halloween", "Amère victoire" et "Les Saisons de Superman". La mise en couleur a été réalisée par Dave Stewart, fameux coloriste ayant remporté neuf prix Eisner entre 2003 et 2015.

Catwoman est surprise par Batman alors qu'elle s'est introduite dans la demeure de Carmine Falcone, dit le Romain, où elle vide un coffre-fort de ses bijoux et billets. Un combat avec Batman s'ensuit, interrompu par les sbires de Falcone. Catwoman parvient à se faufiler sur les toits, où le Joker tente de la tuer. Elle met le Clown du Crime hors d'état de nuire, mais c'est au tour de Pile-ou-Face d'essayer de l'assassiner. Batman intervient et lui sauve la vie. Une discussion sur la nécessité de se faire confiance s'engage entre Catwoman et Batman. Catwoman, ôtant son masque à Batman, est profondément choquée de découvrir le visage de Falcone, son père, qui l'abat froidement d'une balle de pistolet.
Tout cela n'était qu'un cauchemar. Selina Kyle se réveille. Elle est dans un avion de ligne à destination de Rome, en compagnie du docteur Edward Nygma, alias le Sphinx. Selina se rend à Rome pour en apprendre davantage sur le passé de son parrain de père, Carmine Falcone, dit le Romain, mais aussi pour changer d'air en quittant Gotham City et chasser Batman de ses pensées. Quant au Sphinx, il est censé aider Selina dans sa recherche de la vérité.
Une fois arrivée à Rome et installée à l'hôtel, Selina (ou plutôt, Catwoman) commence sa tournée par Don Verinni, le Capo dei Capi (le chef des chefs) de la mafia pour l'Italie du sud ; Carmine Falcone n'aurait pu arriver là où il en était sans l'appui de Don Verinni. L'entretien ne commence pas sous les meilleurs auspices et ne va d'ailleurs rien donner, Don Verinni mourant brutalement après avoir ingurgité du vin qui contenait, semble-t-il, le poison du Joker. Catwoman n'a que le temps de quitter les lieux le plus vite possible, d'autant qu'elle est poursuivie par les molosses du défunt...

Loeb envoie Selina Kyle en Italie à la recherche de ses origines et la fait tomber, malgré elle, dans une lutte de pouvoir au sein de la mafia italienne. Catwoman va devoir récupérer un bijou convoité par bien des parties et va notamment devoir affronter Cheetah en plus de tueurs à gages surarmés dans une histoire dont l'humour est loin d'être absent. Le scénario est cohérent, la caractérisation des personnages une réussite.
La Selina Kyle de Sale est d'une classe folle ; irrésistible et explosive, elle déborde de féminité. Elle incarne une femme fatale chez qui la fragilité feinte est remplacée par une bonne dose de cynisme et de provocation. Sale, pour l'allure de sa Selina Kyle, s'est inspiré de Renato Zavagli-Ricciardelli delle Caminate alias René Gruau (1909-2004), un illustrateur et peintre de mode et de publicité franco-italien, dont le couturier Christian Lacroix admire les travaux. Sale donne une véritable personnalité à la ville de Rome, la baignant dans une impénétrable atmosphère de mystère.

La traduction est de Nicole Duclos. Son travail est correct et le texte est exempt de fautes, mais sa traduction est parfois littérale et Duclos a tendance à omettre la forme négative assez souvent. Les quelques phrases en italien auraient pu être traduites.

"À Rome" est un bijou qui fait partie de ce qui a été écrit de mieux - avec les épisodes d'Ed Brubaker - pour le personnage de Catwoman. "À Rome" a été réédité par Urban Comics, mais l'éditeur actuel de DC Comics en France a jugé bon d'intégrer cette histoire dans "Des ombres dans la nuit", entre plusieurs histoires sans chronologie précise consacrées à Batman. "À Rome" méritait pourtant son propre album cartonné.

Mon verdict : ★★★★★

Barbuz

jeudi 16 avril 2015

Catwoman : "Le Grand Braquage" (SEMIC ; avril 2003)

"Le Grand Braquage" est un album de quatre-vingt-seize pages sorti chez SEMIC en 2003. En VO, cette histoire a été publiée sous le titre "Selina's Big Score" en septembre 2002. Le titre français fait sans doute référence à une nouvelle de Dashiel Hammet, "Le Grand Braquage" ("The Big Knockover", 1927), bien que l'intrique n'ait pas grand-chose à voir.
Le scénario a été écrit et illustré par Darwyn Cooke. Cooke avait déjà travaillé sur le personnage en réalisant les dessins des premiers épisodes écrits par Ed Brubaker. La mise en couleur est assurée par Matt Hollingsworth, un habitué des nominations aux Eisner Awards et justement nominé pour "Selina's Big Score" en 2003.
Bien que "Le Grand braquage" puisse se lire comme une histoire indépendante, il faut néanmoins savoir que Catwoman est considérée comme morte, assassinée par Deathstroke ; ces événements se sont déroulés dans le numéro de juillet 2001 (#94) de la série "Catwoman", le dernier avant que la série ne soit relancée en janvier 2002.

Une nuit, au Maroc. Lors d'un cambriolage, Selina Kyle parvient à s'emparer d'un calice en or. Des hommes armés sont à sa poursuite ; l'un d'eux fait feu et touche le calice. Elle réussit à leur échapper de façon spectaculaire et se cache dans le conduit d'une cheminée. Une fois la menace passée, elle sort de sa cachette mais réalise que le calice, abîmé, est un faux recouvert d'une simple feuille d'or. Fauchée (elle avait tout investi dans ce coup), découragée et épuisée, elle comprend qu'il ne lui reste plus qu'à rentrer à Gotham City, cette ville qu'elle trouve froide et sale.
Une fois revenue, elle rend visite à Swifty, un prêteur sur gage qu'elle connaît bien et à qui elle avait confié ses affaires personnelles. Souhaitant se refaire rapidement, elle demande à un Swifty stupéfait de la voir en vie s'il a entendu parler d'un gros coup. Celui-ci lui répond qu'il a en effet quelque chose, mais que cela s'annonce dangereux. Selina insistant, il lui propose de repasser le soir pour lui présenter quelqu'un.
Après s'être reposée un moment, Selina retourne chez Swifty. Elle y rencontre Chantel, une jeune femme, qui est la maîtresse de l'un des membres de la famille Falcone, Frank. Falcone veut faire transporter son argent sale au Canada afin d'y acheter de l'héroïne ; l'argent sera acheminé par train privé. Selina jauge sa future associée un instant avant de lui faire confiance, puis, se reconnaissant en elle, décide d'accepter de tenter le coup. Pendant que Chantel espionne Falcone, Selina renoue avec Stark, un ancien contact, afin de monter une équipe...

"Le Grand Braquage" n'est pas une histoire de super-héros, mais emprunte plutôt aux codes du polar et du film noir. Selina Kyle n'y est d'ailleurs vue en Catwoman que dans quelques cases, et lors du casse, si elle porte la combinaison, elle n'a pas le masque.
Cooke montre ici tout son art. Son scénario, captivant et spectaculaire, est d'une cohérence remarquable. Il n'y a aucun temps mort et le suspense va croissant. Les protagonistes sont passionnants. Il creuse leur psyché en utilisant l'introspection comme technique narrative, chaque personnage principal étant le narrateur d'un chapitre. Sa Selina Kyle est une femme fatale magnétique et insaisissable.
Les illustrations de l'artiste, enrichies par les couleurs de Hollingsworth, sont admirables et son style graphique, proche du cartoon, fait mouche et est parfaitement approprié. Cooke, avec une densité de cases par page élevée, opte pour un découpage quasiment photographique de l'action, qui fait indéniablement penser à la pellicule d'un film. Le déroulement du casse n'est cependant pas parfaitement lisible.

Dans l'ensemble, la traduction de Nicole Duclos est plutôt bonne. Il y a un vrai travail sur le vocabulaire. Le texte comporte néanmoins deux fautes de français et la traductrice n'a pas jugé bon de corriger la faute de Cooke au nom de l'hôtel ("Fontainebleau", et pas "Fountainbleu").

"Le Grand Braquage" est un petit bijou, dont il faut idéalement compléter la lecture avec les épisodes écrits par Ed Brubaker, récemment édités par Urban Comics dans leur collection Signatures.

Mon verdict : ★★★★

Barbuz
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