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mardi 28 novembre 2023

Tif et Tondu (tome 20) : "Les Ressuscités" (Dupuis ; janvier 1973)

"Tif et Tondu" est un titre lancé par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956) en 1938 ; son historique de publication est assez compliqué, la numérotation des albums ayant évolué avec le temps. Si au début, Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Willy Maltaite, dit Will (1927-2000), qui se chargera des illustrations à partir de 1949 et jusqu'en 1991. Dineur quittera le titre en 1951. Se succèderont Henri Gillain alias Luc Bermar (1913-1999), Albert Desprechins (1927-1992) et Maurice Rosy, avant l'arrivée de Maurice Tillieux (1921-1978) pour douze volumes, puis Stephen Desberg
"Les Ressuscités" est prépublié dans "Spirou", du nº1789 du 27 juillet 1972 au nº1802 du 26 octobre 1972. Puis en janvier 1973, Dupuis le réédite en album (de quarante-quatre planches), c'est le vingtième de la seconde série classique depuis la réédition de 1985. Tillieux écrit son scénario et Will produit la partie graphique, dessins, encrage et mise en couleur, sauf erreur. 

Une route du Morbihan, un soir. La voiture d'Arthur Dupont, représentant de commerce en savonnettes, est tombée en panne. Il l'a garée sur le côté. Un véhicule approche, enfin ! Il se réjouit : à cette époque de l'année, les routes du département sont "quasiment désertes". Il lève le pouce. Une Simca-Chrysler 180 stoppe à sa hauteur. Ce sont Tif et Tondu. Tondu baisse la vitre et s'enquiert du problème. Dupont émet alors un diagnostic. "Moteur bousillé… l'engrenage de la pompe à huile a dû claquer". Tondu, affable, lui propose de monter avec eux ; ils le déposeront "près d'un garage, à Vannes". Dupont apprécie : "il n'y a pas grand-monde" et il faut marcher pour trouver un garage. Il se présente sans oublier de prononcer à voix forte le slogan de son entreprise : "La savonnette Savon-Net qui rend propre et net !" Tif les présente alors, lui et Tondu. Soudain, un sifflement. Un panache de fumée blanche émerge du moteur de la Simca-Chrysler verte. Après avoir examiné le moteur, Tif est formel : "une durite sautée". C'est "le bouquet" ! Leur voiture est "toute neuve". Dupont, lui, semble trouver leur situation amusante... 

Fidèle à sa volonté de tirer "Tif et Tondu" vers des aventures teintées de mystère, Tillieux, après "Sorti des abîmes" en Albion, choisit la Bretagne : terreau fertile pour les contes et légendes. Tillieux utilise la plupart des poncifs issus du genre fantastique : un château fort en ruine, le clair de lune, les pierres tombales, des silhouettes fantomatiques ou encore un cimetière sous la pluie. Assez rapidement (cela arrive aux coups de feu, confer planche nº10), Tondu (et le lecteur avec lui) comprend que quelqu'un tente de profiter sans vergogne de la superstition des villageois. La peur pour éloigner les indésirables et les dissuader de se mêler de certaines affaires ; les mécanismes que Tillieux emploie ici rappelleront ceux de "Tif et Tondu contre le Cobra", dans une certaine mesure, les ficelles utilisées étant d'ailleurs très similaires. Une évolution d'un contexte fantastique - voire surnaturel - à une affaire policière : cela n'est pas non plus sans évoquer "Ric Hochet", l'humour de l'école de Marcinelle en plus et le côté réaliste du dessin en moins. Peut-être quelques mots sur les figurants, à commencer par Kiki : mise clairement sur le côté dans "Sorti des abîmes", la jeune comtesse brille par son absence. Puisqu'il a déjà établi un parallèle avec "Ric Hochet", le lecteur ne pourra s'empêcher de songer à Nadine, nièce du commissaire Bourdon, flamboyante le temps d'un album puis rapidement réduite au rang de figurante dans les suivants. Ne spéculons pas sur les raisons, mais quel dommage ! Assez curieusement, Tillieux décide d'adjoindre un jeune voyageur de commerce à Tif et Tondu. Dupont, un employé presque modèle enthousiaste et conditionné qui ne rate pas une occasion de débiter son laïus, ce slogan ridicule et sans imagination de son entreprise ; une drôle d'idée, donc, qui renverrait la série à l'ère Rosy, pour un peu. Notons encore le personnage de Georges Sarlat, "Brutus" : une brute indestructible primaire, vecteur autant de suspense que de comique de répétition. Les gendarmes français sont quant à eux colériques et sans finesse, au contraire des bobbies et de la police britannique, plutôt à leur avantage en général (cf. "L'Ombre sans corps" et "Sorti des abîmes"). Il est possible qu'il s'agisse d'un petit coup de griffe un brin mesquin, comme seuls certains belgicains apprécient d'en donner à leurs voisins. 
Will propose une jolie partie graphique, dans la lignée des tomes précédents. Le choix des véhicules (tous n'ont pu être identifiés) est toujours enthousiasmant surtout cinquante ans après. Notons quelques cases à retenir, car ce sont des compositions plus amples qu'à l'accoutumée : l'arrivée tardive du trio au village de Kermez-Er-Oïc (jeu de mots) en planche nº2, la vue sur le château en planche nº5, ou encore l'atelier d'imprimerie improvisé en planche nº27. Si Will utilise plus d'espace à l'occasion, cela demeure très (trop) rare. En règle générale, sa mise en page reste très dense, en témoignent les planches nº31 et 41, qui comptent treize vignettes chacune ou la nº39 (quatorze) ; la moyenne est élevée. L'artiste intègre dans ses décors quelques éléments de folklore bien trouvés, tels que le lit clos d'Yvonne, par exemple. 

Cette histoire des "Ressuscités" n'est aucunement déplaisante ; mais le lecteur attendait peut-être autre chose de ce tome, qui s'inscrit davantage dans la tradition des scénarios écrits par Rosy, en fin de compte. L'absence de Kiki commence à se faire cruellement ressentir, en outre. En voilà donc un qui sera rapidement oublié.  

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Tif, Tondu, Arthur Dupont, Yvonne, Père Caradec, Bertrand Lemalou, Georges "Brutus" Sarlat, Marc Monrouge, Tillieux, Will, Dupuis

mercredi 22 novembre 2023

Tif et Tondu (tome 19) : "Sorti des abîmes" (Dupuis ; janvier 1972)

"Tif et Tondu" est un titre lancé par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956) en 1938. Son historique de publication est assez compliqué, la numérotation des albums ayant évolué avec le temps. Si au début Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Willy Maltaite dit Will (1927-2000), qui se chargera des illustrations à partir de 1949 et jusqu'en 1991. Dineur quitte le titre en 1951 ; se succèderont Henri Gillain, alias Luc Bermar (1913-1999), Albert Desprechins (1927-1992) et Maurice Rosy, avant l'arrivée de Maurice Tillieux (1921-1978) pour douze volumes, puis Stephen Desberg
"Sorti des abîmes" est prépublié dans "Spirou", du nº1746 du 30 septembre 1971 au nº1764 du 3 février 1972. En janvier 1972, Dupuis le réédite en album (de quarante-quatre planches) : le dix-neuvième de la seconde série classique depuis la réédition de 1985. Tillieux écrit son scénario et Will produit la partie graphique, dessins, encrage et mise en couleur, sauf erreur. 

Au début des années soixante-dix : en cette matinée pluvieuse de septembre, Tif, Tondu et Kiki sont sur le point d'entrer sur le territoire britannique. Kiki est au volant d'une Renault 16 jaune. Ils passent à la douane à l'hoverport de Ramsgate. L'agent au guichet souhaite savoir s'ils comptent rester longtemps en Angleterre. Tondu explique qu'ils viennent "quelques jours" pour assister à un congrès de criminologie. Au traditionnel "Rien à déclarer ?", Kiki répond "Absolument rien." ; satisfait, un second agent leur permet de passer et la barrière se lève. Kiki avance au pas, lorsque, soudainement, un aboiement se fait entendre depuis le coffre de la voiture. L'agent revient aussitôt sur ses pas et interroge Kiki : a-t-elle un chien ? Kiki feint l'étonnement et lui demande s'il en veut un. L'agent conserve flegme et sourire ; il "apprécie" son humour, mais précise que l'Angleterre est "très stricte sur l'importation des chiens"... si elle en a un... Mais Kiki, aimable et souriante, lui certifie qu'elle n'en a pas. Le douanier ne se démonte pas : si elle n'a pas de chien, alors qui a donc aboyé ? Kiki, amusée, désigne Tondu : "C'est lui"... 

C'est la quatrième aventure écrite par Tillieux et déjà la seconde qui se déroule en Angleterre ; il est probable que Tillieux y trouve un terreau plus propice au mystère que sous d'autres latitudes. Car c'est bien de mystère qu'il est question ici. Depuis qu'il est aux commandes de cette série, Tillieux s'est efforcé de diriger "Tif et Tondu" vers des aventures teintées de fantastique, de macabre et de lugubre, tout en conservant le ton humoristique indissociable de l'école de Marcinelle. Là c'est à nouveau de monstres qu'il est question, comme dans "L'Ombre sans corps". Ces deux albums ont d'autres airs de déjà-vu, notamment le lieu. Dans chacun, une partie de l'action se déroule en effet à Limehouse Dock. "Sorti des abîmes" est relativement long au démarrage : l'introduction occupe quand même sept à huit planches. La vingtaine de planches qui suivent est un brin frustrante, Tillieux multiplie les accidents et la casse sans jamais dévoiler entièrement la bête. Tif, Tondu et l'inspecteur Fixchusset ne disposent pas encore de toutes les informations nécessaires à la compréhension de la nature de la chose qu'ils doivent arrêter et doivent donc suivre - le lecteur aussi - un fil linéaire tracé à partir des points où le monstre a sévi. Dans les planches suivantes jusqu'à la fin, nos héros comprennent toute l'ampleur du risque que représente la créature et tentent de la contrer d'une façon aussi rocambolesque que spectaculaire. L'utilisation d'un avion (un Junkers Ju 87, comble pour l'Angleterre, même si le Royal Air Force Museum possède bien un tel appareil) incitera le lecteur à se demander si Tillieux n'a pas voulu écrire une variation sur le thème de "King Kong" (1933), mais où la bête resterait sous l'eau. Notons encore que ce monstre n'est né que d'une maladresse de l'homme, mais il n'est pas le résultat d'une expérience quelconque ou d'une exposition à des rayonnements radioactifs comme Godzilla, par exemple. Cette chose n'est pas radicalement hostile, mais elle se sent rapidement à l'étroit et peut-être menacée par la réaction des hommes à son égard. Malgré l'énergie déployée par Tillieux, le lecteur tournera les pages machinalement à cause de la banalité de l'accident et du manque de grand spectacle et de morceaux de bravoure, malgré l'héroïsme de Tondu. Il regrettera encore que Kiki n'ait qu'un rôle limité. 
La partie graphique ne présente aucune évolution notable par rapport aux tomes précédents ; Will est fidèle au canon de l'école de Marcinelle. Sa mise en page pourra parfois paraître tarabiscotée. Citons, par exemple, la planche nº11, où il faut d'abord lire la case de gauche puis la colonne de droite pour revenir à la gauche : tout ça sur la même bande. Heureusement qu'il y a des flèches directionnelles. Le dernier tiers de l'album pourra surprendre : Will est obligé d'aérer ses planches et d'élaborer des cases plus grandes, à cause des dimensions du monstre, du rapport entre horizontalité et verticalité et du besoin d'espace dans la séquence de l'attaque de l'avion. Comme souvent avec l'artiste, les décors sont anonymes, à l'exception du pont de la Tour. La densité de détail est satisfaisante et les véhicules sont soignés. 

L'orientation que Tillieux donne à "Tif et Tondu" se confirme. Hélas ! Un authentique souffle épique et un véritable suspense manquent cruellement à ce numéro ; et si "Sorti des abîmes" n'est pas non plus ennuyeux à ce point, il n'y a que cette séquence originale avec Tondu dans le bombardier pour sauver l'album de l'oubli. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Tif, Tondu, Comtesse Amélie d'Yeu, Kiki, Inspecteur Fixchusset, Cambronne, Tillieux, Will, Dupuis

mercredi 12 juillet 2023

Tif et Tondu (tome 18) : "Le Roc maudit" (Dupuis ; janvier 1972)

"Tif et Tondu" est un titre lancé par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956) en 1938. Son historique de publication est assez compliqué, la numérotation des albums ayant évolué avec le temps. Si au début Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Willy Maltaite dit Will (1927-2000), qui se chargera des illustrations à partir de 1949 et jusqu'en 1991. Dineur quitte le titre en 1951 ; se succèderont Henri Gillain, alias Luc Bermar (1913-1999), Albert Desprechins (1927-1992) et Maurice Rosy, avant l'arrivée de Maurice Tillieux (1921-1978) pour douze volumes, puis Stephen Desberg
"Le Roc Maudit" sera prépublié dans "Spirou", du nº1696 (du 15 octobre 1970) au nº1715 (du 25 février 1971). En janvier 1972, Dupuis le réédite en un album de quarante-quatre planches, le dix-huitième de la seconde série classique depuis la réédition de 1985. Tillieux écrit son scénario et Will produit la partie graphique, dessins, encrage et mise en couleur, sauf erreur. 

Londres, par une journée pluvieuse. Tif et Tondu finissent leur promenade dans un quartier animé. Ils viennent de passer une semaine chez l'inspecteur Fixchusset, leur ami. Tondu s'enquiert de l'heure de départ du ferry. Tif lui répond que c'est à onze heures ; ils ont "tout le temps de gagner Douvres" à leur aise. Un motard arrive à leur hauteur ; il continue et arrête sa moto devant la vitrine d'un joaillier. Il descend de son engin, prend une grande clé à fourche dans la sacoche, et jette une grenade fumigène sur le trottoir ; sans se hâter, il s'approche de la devanture de la boutique, lance la clé contre la vitre, qui se brise, et s'empare des bijoux, qu'il met dans un sac. Lorsqu'il a terminé, il court vers sa moto, l'enfourche et repart. Le joailler crie au voleur. Tif et Tondu ont été témoins de la scène ; ils accourent sur les lieux du forfait. Tondu informe le commerçant qu'ils prennent le voleur en chasse et lui suggère d'appeler la police et de demander l'inspecteur Fixchusset, au New Scotland Yard. Tif démarre. Tondu l'encourage à mettre "la gomme". Ils le rattrapent rapidement puis décident de lui "coller au train"... 

C'est un excellent album que "Le Roc maudit", l'un des sommets de la série. Il est conçu de manière originale ; d'abord, un prologue de cinq planches, qui se déroule en Angleterre et se conclut sur une scène pour le moins spectaculaire. Puis l'histoire principale, développée dans une atmosphère particulière de semblant de huis clos, le cadre étant un phare installé sur l'îlot fictif d'Étatel, vraisemblablement situé à proximité des côtes normandes. Ce n'est normalement qu'à la trente-deuxième planche que le lecteur sera en mesure d'établir un lien entre les deux. "Le Roc maudit" est non seulement l'un des plus aboutis de la série, mais aussi l'un des plus noirs. Il offre ses premiers cadavres au titre, et pas n'importe lesquels : des pendus, rien de tel pour installer une ambiance sinistre. Tillieux propose une véritable histoire policière, avec son coupable et son mobile. L'auteur appréciant - a priori - plus les histoires de gangsters que les romans à énigme, il veille à garder la même ligne : donc aucune confrontation finale avec tous les suspects ici. Tillieux laisse moins de place à l'élément comique, même si l'humour n'est pas totalement renié. Il importe surtout celui de "Gil Jourdan" dans "Tif et Tondu" : par exemple, les policiers français ne sont pas les plus fins limiers. Ainsi l'inspecteur Dufour, de la Police judiciaire de Cherbourg, brille davantage par son autosatisfaction et sa suffisance que par sa perspicacité et son professionnalisme. Un propos à l'opposé de Rosy et de son inspecteur Allumette qui fut un temps un allié très efficace de Tif et Tondu (et a d'ailleurs complètement disparu de la circulation). Le lecteur est également ravi de revoir Kiki, la comtesse Amélie d'Yeu. Son design a déjà sacrément évolué depuis "Tif et Tondu contre le Cobra" : adieu la jeune première en ensemble tailleur et bonjour la jeune femme sûre d'elle et en pantalon (n'oublions ni l'époque ni le public cible). L'épilogue semble annoncer que Kiki fait désormais partie de l'équipe - à part entière. En fin de compte, l'auteur nous fournit ici un scénario original, solide, captivant, et sans incohérence (majeure), et le lecteur retrouve le grand Tillieux des meilleurs "Gil Jourdan"
On dirait bien que quelque chose a évolué dans le dessin de Will ; sous l'impulsion de Tillieux, sans aucun doute. D'abord, le fana de la série remarquera une utilisation plus fréquente de la narration décompressée (exemples : la séquence de la grenade, la sortie du plongeur de l'entrepôt, son parcours dans le soubassement du phare) : peut-être Tillieux souhaitait-il un découpage plus cinématographique et en a-t-il fait part à Will, mais quoi qu'il en soit, la contribution au suspense est réelle. Ensuite, les silhouettes de nos amis paraissent moins trapues, moins rondes et imperceptiblement allongées ; certainement une fausse impression due au fait que nos compères ont troqué leurs costumes contre des tenues plus sportives. Huis clos dans un phare oblige, le travail sur les décors est limité, mais il y a de jolies cases dans lesquelles le dessinateur exprime son sens du détail. Il y a les véhicules, bien sûr : les bateaux et la Matra 530 orange toujours là malgré son bain forcé du tome précédent.

Tout en restant fidèle à ses principes, "Le Roc maudit" s'éloigne un peu de l'esprit de l'école de Marcinelle. Après un bon "L'Ombre sans corps" et un "Tif et Tondu contre le Cobra" très peu convaincant, Tillieux et Will signent là l'un des meilleurs numéros de la série, sans doute le plus passionnant depuis "Les Flèches de nulle part"

Mon verdict : ★★★★★

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Tif, Tondu, Kiki, Comtesse Amélie d'Yeu, Phares, Tillieux, Will, Dupuis

vendredi 7 juillet 2023

Tif et Tondu (tome 17) : "Tif et Tondu contre le Cobra" (Dupuis ; janvier 1971)

"Tif et Tondu" est un titre créé par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956) en 1938 ; son historique de publication est un peu compliqué, la numérotation des albums ayant changé avec le temps. Si au début, Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Willy Maltaite, dit Will (1927-2000), qui se chargera des illustrations à partir de 1949, et jusqu'en 1991. Dineur quittera le titre en 1951. Se succèderont Henri Gillain, alias Luc Bermar (1913-1999), Albert Desprechins (1927-1992), et Maurice Rosy, avant l'arrivée de Maurice Tillieux (1921-1978) pour douze volumes, puis Stephen Desberg
"Tif et Tondu contre le Cobra" sera prépublié dans "Spirou", du nº1650 (27 novembre 1969) au nº1669 (9 avril 1970). En janvier 1971, Dupuis l'édite en album (quarante-quatre planches), le dix-septième de la seconde série classique depuis la réédition de 1985 ; Tillieux écrit le scénario et Will produit la partie graphique (dessins, encrage et - sauf erreur - mise en couleurs). 

La campagne française. Il est dix-sept heures passées de quelques minutes. Installés dans un pavillon confortable, Tif et Tondu attendent la visite d'une comtesse. Tif est impatient : à quelle heure vient-elle donc ? Tondu fait les cent pas dans le salon. La comtesse avait annoncé "cinq heures". Agacé, il ajoute que Tif n'est pas obligé d'attendre : il peut sortir. Mais son ami se lance dans une tirade. Il les connaît, les comtesses, "face-à-main, poil au menton, chichis et compagnie". Il ne tient pas à la voir, et s'il reste, c'est qu'il n'a "pas envie de sortir" ; mais Tondu n'est pas dupe. La sonnette retentit : une dame entre deux âges, mal coiffée, habillée sans goût et la cigarette aux lèvres se présente. Tif l'invite à entrer avec une déférence moqueuse : désire-t-elle quelque chose ? "Un bain, peut-être..." Gêné, mais souriant, Tondu excuse son ami, qui est "de très mauvaise humeur" : il comptait se reposer, mais la comtesse a appelé. Tif en rajoute : le bain, "avec un ou deux kilos de savon ?" La dame s'emporte soudainement. Assez ! Est-ce eux qui ont mis cette annonce au village pour une femme de ménage ? Eh bien, c'est elle !... 

Succédant à Rosy, Tillieux avait convaincu avec "L'Ombre sans corps" ; mais "Tif et Tondu contre le Cobra" ne confirme pas la qualité de cette reprise par le créateur de "Gil Jourdan", hélas ! Cela étant, "Tif et Tondu contre le Cobra" est néanmoins un volume important, car il introduit le premier personnage féminin durable de la série, la comtesse Amélie d'Yeu, dite Kiki. La jeune femme sera dès lors l'une des figures récurrentes les plus emblématiques du titre - en tout cas sous Tillieux, qui l'utilisera dans cinq des albums qu'il écrira. Négligée par Desberg, la jolie blonde sera reprise par Blutch et Robber dans "Mais où est Kiki ?" (2020). Autre point notable : Choc est à nouveau absent. Tillieux ne l'utilisera d'ailleurs pas pendant son run, sauf erreur. Pour le reste, ce scénario aurait très bien pu être conçu par Rosy, tant il correspond à certains de ses codes. Et pourtant, cela commençait plutôt bien : un vieux château-fort isolé perché sur une falaise et un mystérieux intrus, à qui ce déguisement de cobra confère une aura presque fantastique. Mais à la huitième planche, Tillieux - contre toute attente - choisit de révéler le pot aux roses : déjà ! L'intrigue aurait pu évoluer vers un modèle de roman à énigme avec une petite touche de surnaturel, mais il n'en est rien. Tillieux scinde ensuite le scénario en deux fils, Tif, Tondu et Kiki d'un côté, et les escrocs de l'autre. Dès lors, le lecteur n'a plus qu'à se contenter de tourner tranquillement les pages et de suivre passivement les péripéties des uns et des autres jusqu'au dénouement. Chose surprenante : bien que le mystère a été révélé, Tillieux continue à en jouer la carte. Pourquoi donc ? Comme le dit si bien Kiki, cela devient une "plaisanterie grotesque", ça ne convaincra personne. L'auteur ajoute à l'intrigue quelques cascades, des courses-poursuites, des gags, des quiproquos, du grand spectacle et de l'humour (malheureusement un brin convenu et poussif) pour étoffer son histoire et sans doute de donner le change, mais les ficelles utilisées (par exemple, Tif et Tondu pris en chasse par la police, Tif et Tondu infiltrés) sont usées ; rien de tout cela ne prend et le suspense ne parvient plus à émerger. 
Bien qu'il y ait là un peu plus de cases de grandes dimensions (comprendre : hautes de deux bandes, larges d'une moitié) qu'à l'habitude, il n'y a pas d'évolution notable du dessin. Pour une première apparition, Kiki affiche déjà un charme indéniable, mais son design est très conservateur, le lecteur sent bien que la version définitive de la comtesse est encore loin. La mise en page reste classique, à savoir quatre bandes de dimensions égales comprenant deux à trois cases en moyenne. Cela signifie une densité par planche moyennement élevée : huit à dix vignettes en moyenne. Limpide, le découpage est irréprochable, bien que cet agencement très sage des planches y contribue assurément. Les voitures ont évidemment une place de choix : la Matra 530 orange (introduite dans "L'Ombre sans corps", elle ne devrait malheureusement plus apparaître), les Simca 1500 de la police et une Citroën DS, entre autres, les constructeurs des décapotables de Kiki et de l'oncle n'ayant pas été identifiés. 

Bâti sur une mécanique de gags à répétition, "Tif et Tondu contre le Cobra" est un tome dans lequel la dynamique ne prend pas. L'intrigue, prometteuse le temps d'une poignée de planches, est finalement ordinaire. L'opus est sauvé par la création de Kiki, personnage féminin qui ne tardera pas à devenir iconique dans la série. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Tif, Tondu, Comtesse Amélie d'Yeu, Kiki, Jean Lecobra, Luciano Slocum, Docteur Schmidt, Tillieux, Will, Dupuis

mercredi 21 décembre 2022

Tif et Tondu (tome 16) : "L'Ombre sans corps" (Dupuis ; janvier 1970)

"Tif et Tondu" est une série de bande dessinée qui fut créée par Fernand Dineur (1904-1956), un Bruxellois, en 1938. Ce titre a un historique de publication assez compliqué, la numérotation des volumes ayant changé avec le temps. Si au début Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Will - Willy Maltaite (1927-2000) -, qui se charge des illustrations dès 1949. Puis Dineur quitte le titre en 1951. Il est remplacé par Henri Gillain alias Luc Bermar (1913-1999), Albert Desprechins (1927-1992), puis Maurice Rosy, avant l'arrivée de Maurice Tillieux (1921-1978) pour douze volumes. 
"L'Ombre sans corps" est prépublié dans "Spirou" du nº1602 du 26 décembre 1968 au nº1622 (15 mai 1969). Et en janvier 1970 Dupuis le réédite en un album de quarante-quatre planches : le seizième de la seconde série classique depuis la réédition de 1985. Tillieux écrit le scénario. Will produit la partie graphique : le dessin, l'encrage, la mise en couleurs - sauf erreur. 

Tif et Tondu arrivent à Londres par un avion-cargo de la compagnie Transcar. Pendant que Tondu charge les bagages dans leur voiture, Tif écoute le conseil de l'hôtesse, qui lui souhaite "bonne route en Grande-Bretagne" au nom de son entreprise et lui rappelle "qu'on y roule à gauche". Tif réplique non sans fierté par un jeu de mots sur les qualités de la gent féminine, mais la tentative tombe à plat et finit par agacer Tondu, qui s'impatiente et lui demande s'il monte à bord de la Matra 530 orange ou continue à "promouvoir l'esprit français". Une fois qu'il a démarré, Tondu réclame le silence à son compère, car il a besoin de "toute son attention pour retrouver la maison de ce vieux Ficshusset". La même journée, un peu plus tard, quartier est de la capitale britannique. Un bobby est en faction devant l'atelier d'un taxidermiste, Igor Smith ; une Austin Mini Cooper vert kaki est stationnée devant l'immeuble. La porte de la boutique s'ouvre en grinçant, puis claque. L'agent de police est alors témoin d'un spectacle fou, renversant : la portière de la voiture s'ouvre, se referme et démarre toute seule - sans conducteur... 

Après le départ de Rosy, Will propose à Tillieux de reprendre le scénario de "Tif et Tondu". D'après l'article Wikipédia qui lui est consacré, Tillieux apprécie le travail de Will et accepte donc sans se faire prier. Le moins que l'on puisse dire, c'est que le Hutois (il travaillera sur la série jusqu'en son décès - soit neuf ans) prend rapidement ses marques, sans complexe. Tillieux approfondit les caractérisations des deux personnages, en imposant des personnalités plus marquées, plus différenciées que Rosy. Tif est le plus frivole des deux, le plaisantin, le séducteur (exemple : en première planche il fait le joli cœur auprès de l'employée britannique de l'agence de location de voitures) ; plus sérieux, Tondu est celui qui prend les initiatives, le fonceur, celui qui réfléchit, le moteur des enquêtes. Tif apparaît donc plus falot que son copain, peut-être même un peu trop. Pour un peu, il serait presque relégué au rang de faire-valoir. Néanmoins cette dynamique fonctionne, en tout cas dans cette histoire-là. La suite dira si le choix de Tillieux se confirme, ou pas. Le scénariste également crée un nouveau personnage, l'inspecteur Ficshusset (pour "fixe-chaussette", bien sûr), qui sera réutilisé après lui (l'orthographe de son nom évoluera avec le temps). Ficshusset est en quelque sorte le pendant britannique de l'inspecteur Allumette, qui lui a complètement disparu après "Choc au Louvre", mais avec la touche britannique en plus. Côté narration, chez Tillieux, le gag occupe une place moins centrale, moins motrice qu'avec Rosy. Ici, l'intrigue est clairement mise en avant ; il y a du mystère, du danger, une véritable affaire à résoudre, des indices à découvrir, du suspense... Les dialogues restent fonctionnels, mais sont moins convenus, moins infantiles, et gagnent significativement en qualité. Tillieux utilise ces ingrédients qui avaient déjà donné son caractère à "Gil Jourdan" : courses-poursuites, mouvement et rythme. Pour terminer, la scène de la capture est, à l'évidence, un hommage à la séquence de "La Marque jaune" (1956) dans laquelle la police britannique tente d'arrêter Guinea Pig (Olrik) ; elles ont d'ailleurs lieu au même endroit, à Limehouse Dock
Nouveau scénariste ou pas, Will ne change en rien sa manière de dessiner : il reste fidèle aux commandements de l'école de Marcinelle. Du côté de la mise en page, on est toujours sur un agencement en quatre bandes dont chacune peut contenir jusqu'à quatre vignettes. Dans les faits, une seule bande en comprend quatre ; les autres c'est entre une et trois. Will soigne les véhicules (il serait instructif de savoir par qui ils furent choisis : par lui ou Tillieux) et les scènes de courses-poursuites. Il y a un contraste étonnant entre ces séquences débridées - pleines d'onomatopées, de vitesse, et de fracas - et la narration décompressée et mystérieuse lorsque l'ombre sans corps est seule ou presque. Le travail de l'artiste demeure d'une lisibilité cristalline : les enchaînements se succèdent à la perfection. La densité de détail est vraiment satisfaisante ; on dirait que Will a eu le temps de soigner ses planches (l'accord - qui n'a pas duré - qu'il avait avec Tillieux ne prévoyait qu'un album par an). 

Cet album est marqué par l'arrivée de Tillieux au poste de scénariste, après le départ de Rosy. Le créateur de "Gil Jourdan" s'approprie le titre avec une facilité et une évidence qui sont pour le moins déconcertantes ; Tillieux, avec cette histoire réussie, relance la série et offre à "Tif et Tondu" un indéniable bond qualitatif. 

Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Franco-belge, École de Marcinelle, Tif, Tondu, Ficshusset, Will, Tillieux, Dupuis

jeudi 15 décembre 2022

Tif et Tondu (tome 15) : "Tif rebondit" (Dupuis ; janvier 1969)

"Tif et Tondu" est une série de bande dessinée qui fut créée par Fernand Dineur (1904-1956), un Bruxellois, en 1938. Ce titre a un historique de publication assez compliqué, la numérotation des volumes ayant changé avec le temps. Si au début Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Will - Willy Maltaite (1927-2000) -, qui se charge des illustrations dès 1949. Puis Dineur quitte le titre en 1951. Il est remplacé par Henri Gillain alias Luc Bermar (1913-1999), et par Albert Desprechins (1927-1992), avant que Maurice Rosy s'installe jusqu'à cet album-ci, qui sera son dernier. 
"Tif rebondit" est prépublié dans "Spirou" du nº1566 (18 avril 1968) au nº1587 (12 septembre 1968). Et en janvier 1969 Dupuis le réédite en un album de quarante-quatre planches : le quinzième de la seconde série classique depuis la réédition de 1985. Rosy écrit le scénario ; Will produit la partie graphique, les dessins, l'encrage, et la mise en couleurs - sauf erreur. 

Précédemment, dans "Tif et Tondu", Tif maîtrise de plus en plus les effets de l'étrange matière verte et parvient à stopper le professeur Fauchetout. Tif, Tondu, et Vertendron sont reçus par le ministre, qui leur transmet ses remerciements. 
Un soir de pluie ; le ciel est envahi par des nuages noirs, et les branches des arbres plient sous le souffle du vent. Le paysage est lugubre. Une automobile s'arrête devant le domicile de Tif et Tondu, une villa isolée à la campagne : c'est Vertendron (ou Vertandron). Il a une trousse de médecin avec lui. À l'intérieur, Tondu sirote un alcool dans le salon en lisant paisiblement un quotidien au coin du feu. La sonnette retentit, il sait que c'est le botaniste. Celui-ci n'est pas encore entré qu'il s'enquiert de la santé de Tif. Tondu répond qu'il va bien, mais que lui est à bout : voir Tif rebondir sans arrêt a fini par l'épuiser. Se voulant rassurant, Vertendron désigne sa mallette et déclare que "tout va peut-être rentrer dans l'ordre, grâce à ceci". Tondu retient "peut-être". L'autre tient une ampoule : ce produit devrait annuler l'effet de la matière verte dans le corps de Tif... 

Décidément, elle suscite les convoitises, cette matière verte. Dans le volume précédent, c'était un savant fou, là ce sont les espions de la Moumagnie, une nation dont tout laisse présumer qu'elle se situe derrière le rideau de fer. Et pour mettre la main sur cette fameuse matière, quoi de mieux que d'enlever celui à qui Fauchetout l'a injectée ? Rosy souligne le caractère léger, irresponsable, puéril de Tif, qui sort se promener malgré l'interdit. L'auteur en profite pour insérer une série de gags un peu longue : chute, gâteau écrasé puis tête dans le gâteau, effets indésirables du projectile employé par les espions sur l'agent de quartier et le gardien, quiproquos à tout va, atmosphère de vaudeville. Bref, soit Rosy veut faire du remplissage, soit il veut amuser le jeune lecteur. Il y a sans doute un peu des deux. Il faut presque attendre la vingtième planche pour que quelque chose se passe : un enlèvement. Là, Rosy surprend par le sérieux du procédé, malgré des coïncidences décidément faciles. Mais soit. Ici, pas de grand-guignol : une manœuvre rapide, un appel téléphonique clair, sans équivoque, et qui incite au calme, une fausse ambulance, un manoir isolé à la campagne, et enfin, un avion qui amène tout ce beau monde en Moumagnie sans histoire. Les espions moumagniens sont donc plus des professionnels que des gaffeurs. Le sérieux s'arrête là, puisque nos deux compères vont ridiculiser les forces moumagniennes à eux seuls, évidemment. D'ailleurs, la phase finale de l'histoire n'est qu'un prétexte pour illustrer l'étendue des propriétés de la fameuse matière verte. Rosy imagine toutes les acrobaties possibles : Tif utilise son corps comme un lance-pierre, assène des coups de poing à distance en allongeant les bras, se transforme en catapulte, etc.  L'histoire est très linéaire, mais construite sur trois actes bien découpés, et une fin rythmée avec une action très soutenue, ce qui - avec le nombre limité de quarante-quatre planches - permet d'empêcher que la lassitude arrive trop vite. À la toute dernière planche, le lecteur parvient néanmoins à l'intime conviction que Rosy a voulu étirer le plus possible une intrigue franchement très succincte. 
Will a à peine passé la quarantaine. Sa partie graphique est dans l'exacte lignée des volumes précédents. Aucune évolution, mais avec huit albums en quatre ans, il est peu probable que le dessinateur ait eu le loisir de s'interroger sur la nature de son art. Il doit réaliser plus d'une planche par semaine, sans inclure ce qu'il produit aussi pour la Collection du Carrousel ; il a la tête dans le guidon, sans doute, et rien ne laisse supposer que son coup de crayon est susceptible de changer. L'artiste applique scrupuleusement les directives de l'école de Marcinelle, c'est-à-dire le style "gros nez" et tout ce qui va avec. La mise en page des planches est très structurée, de type gaufrier, bien que les "pouvoirs" récents de Tif poussent souvent Will à approfondir la verticalité. Enfin, s'il ne fallait retenir qu'un point en particulier où Will démontre un talent supérieur, c'est sa lisibilité, un découpage narratif aussi cristallin qu'impeccable et des enchaînements sans la moindre friction... C'est irréprochable. 

Suite et fin de ce qui est le premier diptyque de "Tif et Tondu". C'est également la fin d'une époque, puisque le tandem Rosy et Will sera resté une dizaine d'années sur cette série (sans compter cette longue pause de sept à huit ans). Après "Tif et Tondu", Rosy travaillera dans la publicité et illustrera des livres pour la jeunesse. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Franco-belge, École de Marcinelle, Tif, Tondu, Matière verte, Vertandron, Vertendron, Moumagnie, Rosy, Will, Dupuis

mercredi 27 avril 2022

Tif et Tondu (tome 14) : "La Matière verte" (Dupuis ; janvier 1969)

"Tif et Tondu" est une bande dessinée créée par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956) en 1938. L'historique de publication est compliqué : la numérotation des tomes a changé avec le temps. Si au début Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Will - Willy Maltaite (1927-2000) -, qui se charge des illustrations dès 1949. Puis Dineur quitte le titre en 1951. Il est remplacé par Henri Gillain alias Luc Bermar (1913-1999), et par Albert Desprechins (1927-1992), avant que Maurice Rosy s'installe jusqu'à "Tif rebondit" en 1969. 
"La Matière verte" est d'abord prépublié dans le magazine "Spirou" du nº1529 du 3 août 1967 au nº1550 du 28 décembre 1967. Dupuis le rééditera, en janvier 1969, sous la forme d'un album de quarante-quatre planches ; c'est le quatorzième numéro de la seconde série classique (depuis la réédition de la série, en 1985). Rosy écrit le scénario et Will produit la partie graphique, les dessins, l'encrage, ainsi que la mise en couleurs sauf erreur. 

Précédemment, dans "Tif et Tondu" : Après avoir contrecarré le projet de Choc, les deux héros sont reçus par le président de la République. Il fait organiser une petite fête en leur honneur. 
Le cocktail touche à sa fin. Le président raccompagne Tif et Tondu un court instant avant de les saluer. Satisfait d'avoir passé un moment agréable en compagnie du "brave homme", Tondu ressent cependant le besoin de "se changer les idées". Précédés par un laquais qui les conduit à la sortie, ils sont hélés par un homme âgé, chauve, portant une barbichette, des lunettes, et un costume noir : c'est le ministre de l'Agriculture. Ayant eu vent de leurs exploits, il désire "leur montrer quelque chose", en rapport avec la botanique. Ils le suivent à son cabinet où ils voient au milieu du bureau une boule verte de la taille d'un petit ballon. Il veut qu'ils étudient les applications de cette matière... 

Avant-dernier tome écrit par Rosy, qui continue à débiter les histoires à une cadence impressionnante. Chose étrange, car inhabituelle pour la série, "La Matière verte" démarre presque immédiatement là où "Le Grand Combat" s'était arrêté. Pour "Tif et Tondu""La Matière verte" c'est, en quelque sorte, le retour du gag et de la farce bon enfant. Ça démarre avec une petite dizaine de planches qui permettent aux deux héros - et au lecteur - de se familiariser avec quelques-unes des caractéristiques de cette boule de matière verte ; Rosy en dévoile juste un peu, mais pas trop afin de pouvoir amener d'autres surprises plus tard. Puis un second acte en peu moins de vingt planches, dont la vedette est un voleur qui a un joli sens de l'improvisation. Il sort par la porte sous un déguisement pour revenir par le jardin sous un autre. Rosy l'utilise principalement comme vecteur d'humour. Par exemple, le truand s'étant introduit chez Tif et Tondu sous l'identité d'un employé de la Régie des Télégraphes et des Téléphones est envoûté par le fumet qui émerge de la cuisine de nos deux amis. Maudissant son "métier", il se demande si "manger comme des gens honnêtes, c'est meilleur". Quelques cases plus loin, terminant son travail comme un technicien ordinaire, il envisage sans vergogne de demander "une tasse de café" à ses "clients". On passera sur l'invraisemblable absence de réaction de Tif, qui n'est décidément pas physionomiste. Dans les onze planches suivantes, l'histoire prend une autre tournure en opposant deux scientifiques, Vertendron, le botaniste à l'origine de l'innovation de la matière verte, et le professeur Fauchetout, un savant fou qui ne recule devant aucune expérimentation - y compris sur les êtres humains - et dont l'enrichissement personnel semble être la seule finalité. Puis arrive le dénouement ; c'est Tif qui en est la grande (la seule) vedette. Rosy abandonne les intrigues de grand banditisme international pour un récit encore plus humoristique qu'à l'accoutumée. Néanmoins, l'album convaincra à grand-peine les plus exigeants, qui verront là une aventure manquant de suspense et dont le potentiel n'est pas pleinement exploité. 
La cadence de parution de cette période étant élevée (six albums en trois ans), Will produit une partie graphique qui ne montre aucune évolution tangible. Il continue à appliquer scrupuleusement les codes de l'école de Marcinelle : silhouettes ventripotentes et sans cou ou maigres et longilignes, nez gros ou longs, des phylactères de forme ovale, etc. Les personnages sont soignés, bien que la physionomie de Fauchetout soit peu originale (il est aussi disgracieux que son rival est à son avantage). Les décors ne sont pas forcément fouillés, mais la densité de détails n'en reste pas moins satisfaisante. Là encore, la mise en page consiste en quatre bandes horizontales, chacune contenant jusqu'à trois vignettes, avec quelques planches en gaufrier ; certaines cases peuvent occuper la hauteur de deux bandes. Ce qui caractérise le trait de Will avant toute chose, c'est la régularité de son coup de crayon, la lisibilité parfaitement claire du découpage et de l'action et le sens du mouvement. 

Sans la matière verte et ses propriétés, qui offrent à Rosy des possibilités créatives, le récit aurait été ordinaire, voire sans intérêt. C'est aussi l'avant-dernière histoire du scénariste, qui quittera "Tif et Tondu" (et la bande dessinée) pour d'autres cieux. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

jeudi 21 avril 2022

Tif et Tondu (tome 13) : "Le Grand Combat" (Dupuis ; janvier 1968)

"Tif et Tondu" est une bande dessinée créée par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956), en 1938. L'historique de publication est compliqué, la numérotation des tomes changeant avec le temps. Si au début, Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Willy Maltaite, dit Will (1927-2000), qui se charge des illustrations dès 1949. Puis Dineur quitte le titre en 1951. Il est remplacé par Henri Gillain, alias Luc Bermar (1913-1999), et par Albert Desprechins (1927-1992), avant que Maurice Rosy s'installe jusqu'à "Tif rebondit" en 1969. 
"Le Grand Combat" a d'abord été prépublié dans le magazine "Spirou", du nº1501 du 19 janvier 1967 au nº1521 du 8 juin 1967 ; puis Dupuis l'a réédité, en janvier 1968, sous la forme d'un recueil de quarante-deux planches. C'est le treizième numéro de la seconde série classique (depuis la réédition de la série, en 1985). Rosy a écrit le scénario et Will a produit la partie graphique, le dessin, l'encrage ainsi que - sauf erreur - la mise en couleurs. 

Installés à bord de la fameuse Narval rouge, Tif et Tondu se sont arrêtés devant la barrière d'un poste frontière. Tif, qui est au volant, s'étonne de leur situation. Selon Tondu ils ont dû se tromper, car leur carte ne fait état d'aucune frontière. Ils auraient dû prendre à droite, au petit pont, mais cela n'explique pas l'existence de ce poste. L'endroit est calme, silencieux, et désert. Le soleil couchant le nimbe d'une atmosphère légèrement troublante. Tif sort du véhicule pour aller s'informer, mais remarque qu'il n'y a aucun douanier non plus ; étrange. Ne reconnaissant toujours pas ce coin, il est d'avis de retourner au village afin de se renseigner. Tondu propose de s'y rendre à pied et de laisser la voiture sur place. Une nouvelle fois, le calme de l'endroit les étonne. Pour Tondu, c'est même "anormalement calme". Tif sent l'inquiétude monter. Il frappe à la porte d'un bâtiment. Tondu l'incite à la retenue : les autochtones "font peut-être la sieste"... 

Pour la série, la période 1968-1970 est décidément bien curieuse. Après celui-ci, Rosy n'a plus que deux albums à scénariser avant que le poste de scénariste soit repris par Maurice Tillieux (1921-1978). Rosy multiplie les scénarios et écrit pas moins de six albums entre 1968 et 1970, dont trois en 1968 ; cette année-là, le volume se fait malheureusement au détriment de la qualité, car "Le Grand Combat" propose une intrigue peu inspirée... Tif et Tondu sont décidément des justiciers incontournables : les voilà non seulement sollicités par l'État, mais aussi par la lamaserie des Sept Collines. Au centre de la toile : Choc, qui a acquis (malhonnêtement - faut-il l'ajouter) la possibilité de s'inviter dans les rêves d'autrui, et qui en profite pour faire chanter les gouvernements. Premier point, Rosy aurait pu jouer sur la confusion entre rêve et réalité, mais il n'en est rien. Le dormeur vit pleinement son expérience dans un univers plus ou moins imaginaire et se réveille dans son lit ou son fauteuil en cas de danger imminent. Ces mondes du sommeil ne brillent pas par leur inventivité débridée : si celui de Choc mêle destruction, structures architecturales ultramodernes et déshumanisées, et bizarreries de la nature, Tondu est transporté au Moyen Âge, où il est à tout près d'être soumis à la question, et Tif sous la Première République, où il échappe de peu à la guillotine. Si l'on met de côté ces particularités, la facture de l'intrigue est tout à fait classique : un chassé-croisé entre Choc d'un côté, et Tif et Tondu et leur allié de l'autre, la séparation de nos deux justiciers, puis le dénouement, à l'issue de l'affrontement final. Le tout est séquencé dans un certain équilibre, mais Rosy ne parvient pas à instiller suffisamment de suspense ou de folie dans son scénario, et les événements défilent, sans que le lecteur sente la tension s'installer (l'ampleur de la menace ne transparaît pas assez) ou l'amusement poindre durablement. Le lecteur pourra ressentir une certaine frustration et une sensation d'inabouti tant la trame paraît précipitée (peut-être pour respecter le nombre de planches dicté par le genre, l'époque, le format) et routinière dans sa construction. 
La partie graphique du "Grand Combat" est dans le moule de celles des tomes précédents. Will, assurément, est très pris par les impératifs de production, et n'a pas le temps d'expérimenter, ou Rosy et lui estiment que le registre ne s'y prête pas nécessairement. Le lecteur ne doit donc pas s'attendre à la moindre évolution du coup de crayon du dessinateur. Will inscrit pleinement son travail dans le registre de l'école de Marcinelle. Le quadrillage, par exemple, est invariablement constitué de quatre bandes horizontales (sauf la première planche), chacune contenant deux à trois cases. Malgré des vignettes de plus grandes dimensions, de deux bandes de haut, cette mise en page peut sembler étriquée. Bien que la densité de détail soit contrôlée (nul doute que certaines scènes auraient gagné à être moins sobres), et que la variété des plans soit fortement restreinte, Will continue cependant à briller par la limpidité de l'articulation de son action, ainsi que par son sens du mouvement. 

"Le Grand Combat" est sans doute, avec "La Poupée ridicule", l'un des numéros les moins intéressants d'une série qui est en roue libre depuis que Will a repris son poste après la pause 1958-1964. Dommage que le duo ait préféré la quantité à la qualité ! 

Mon verdict : ★★☆☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

mercredi 22 septembre 2021

Tif et Tondu (tome 12) : "Le Réveil de Toar" (Dupuis ; janvier 1968)

"Tif et Tondu" est une bande dessinée créée par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956) en 1938. L'historique de publication est compliqué, la numérotation des tomes changeant avec le temps. Si au début Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Willy Maltaite dit Will (1927-2000), qui se charge des illustrations dès 1949. Puis Dineur quitte le titre en 1951. Il est remplacé par Henri Gillain, alias Luc Bermar (1913-1999), et par Albert Desprechins (1927-1992) avant que Maurice Rosy s'installe jusqu'à "Tif rebondit" en 1969
"Le Réveil de Toar" est d'abord prépublié dans le magazine "Spirou", du nº1474 du 14 juillet 1966 au 1495 du 8 décembre 1966 puis Dupuis le réédite en janvier 1968, sous la forme d'un recueil de quarante-quatre planches ; c'est le douzième numéro de la seconde série classique (depuis la réédition de la série, en 1985). Rosy écrit le scénario et Will produit la partie graphique, le dessin, l'encrage, ainsi que - sauf erreur - la mise en couleur. 

Tif et Tondu concluent une affaire chez un antiquaire : un tableau anonyme du XVIIIe siècle. Tondu paie la somme convenue ; le vendeur affirme qu'à ce prix, "c'est donné". Bavard, il explique que certaines pièces de ses collections ont des origines très mystérieuses : cela suscite "bien des convoitises". Tif pense que le marchant exagère, et qu'ils perdent leur temps à l'écouter. Prétextant un rendez-vous, il prend Tondu par le bras. Mais son ami est "accroché". Le commerçant leur raconte alors un "très curieux incident", qui a eu lieu dans la boutique la semaine dernière. Tondu écoute ; il continue. Un soir, alors qu'il examinait quelques belles pièces qui venaient de rentrer, son attention est attirée par une énorme clé ancienne, sur laquelle est gravée la mention "Menhir⁎1450". Tif insiste, ils sont pressés. Mais le marchand l'interrompt pour leur narrer la suite : son inventaire clos, il se couche et s'endort, avant d'être réveillé par un bruit... 

Après la comédie d'espionnage avec "La Poupée ridicule", Rosy explore le registre des contes et légendes. Complexe à étiqueter, "Le Réveil de Toar" mélange beaucoup les genres. Tif et Tondu retrouvent un rôle actif. L'aventure est introduite par une coïncidence fortuite, mais il y a eu pire. Pour appâter son lecteur dès le début, Rosy présente une succession de crimes sans ampleur apparente, qui mènent à une mystérieuse énigme archéologique. Or, quel meilleur endroit que la Bretagne pour cela ? Pourtant, Rosy ne réussit pas à tirer entièrement parti du cadre : à part un ou deux jurons ("ma Doué") et quelques maisons à colombages"Le Réveil de Toar" aurait pu se passer n'importe où en France (ou en Europe). Pour dérouler sa trame, l'auteur plonge rapidement Tif et Tondu dans une enquête : ils font des recherches, prennent des contacts, recueillent des informations, relèvent des indices, examinent des scènes d'intérêt, et découvrent des preuves. Rosy utilise ici les mêmes mécanismes que dans certains des tomes précédents : les deux personnages sont séparés, puis l'un d'eux est capturé par l'ennemi, ce qui permet au scénariste de diviser sa narration en deux lignes - parfois trois - afin d'éviter une linéarité trop évidente qui deviendrait vite lassante. Il reste l'intrigue en elle-même. Elle pourra soulever la circonspection des habitués de ce titre, car elle détonne par rapport aux autres numéros. Rosy semble vouloir piocher de l'inspiration dans plusieurs registres : un brin de fantastique, une pincée de science-fiction, un zeste de chasse au trésor, le tout arrosé d'une bonne rasade d'action dans le dernier tiers de l'album. Mais ajoutons encore qu'avec ce robot âgé de plusieurs siècles, Rosy ne s'embarrasse pas du respect de la vraisemblance et n'hésite pas à faire fi d'explications susceptibles d'apporter de la substance - et donc de la crédibilité - à cette aventure, un défaut dont auront pâti d'autres volumes tels que "Passez muscade", par exemple ; car au fond, rien de plus n'est dit sur ce fameux sire de Menhir. Malgré les efforts de Rosy de sortir - un peu - des sentiers battus, "Le Réveil de Toar" échoue à pleinement convaincre et captiver. 
Les aficionados retrouveront le trait de Will tel qu'à la dernière planche de "La Poupée ridicule". C'est compréhensible vu la productivité du tandem cette année-là. La densité de vignettes par planche est en légère diminution ; elle est comprise entre neuf et dix. C'est normal, il faut bien réussir à le faire rentrer, cet automate géant. Notons également quelques évolutions très timides dans le quadrillage, avec des compositions aux dimensions plus importantes. Mais cela reste très limité, et Will doit souvent s'aider de flèches directionnelles pour indiquer le sens de lecture. Malgré cela, son découpage est toujours aussi limpide, et les enchaînements ne soulèvent ni doute ni incompréhension chez le lecteur : du grand art. De nombreuses scènes, malheureusement, donnent à nouveau cette sensation d'étroitesse et de compression. La densité de détails est satisfaisante, mais sans plus ; il y a beaucoup de lieux où elle est superflue. Enfin, la mise en couleur est suffisamment contrastée. 

"Le Réveil de Toar" est un album plutôt singulier. Bien que Rosy cherche à diversifier ses influences et à proposer quelque chose de différent et de nouveau, le résultat n'est guère convaincant et ne passionnera certainement pas, malgré quelques idées. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz 

samedi 18 septembre 2021

Tif et Tondu (tome 11) : "La Poupée ridicule" (Dupuis ; janvier 1968)

"Tif et Tondu" est une bande dessinée créée par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956) en 1938. L'historique de publication est compliqué, la numérotation des tomes changeant avec le temps. Si au début Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Willy Maltaite dit Will (1927-2000), qui se charge des illustrations dès 1949. Puis Dineur quitte le titre en 1951. Il est remplacé par Henri Gillain, alias Luc Bermar (1913-1999), et par Albert Desprechins (1927-1992) avant que Maurice Rosy s'installe jusqu'à "Tif rebondit" en 1969
"La Poupée ridicule" est d'abord prépublié dans le magazine "Spirou", du 1432 du 23 septembre 1965 au 1458 du 24 mars 1966 puis Dupuis le rééditera en janvier 1968, sous la forme d'un recueil de quarante-quatre planches. C'est le onzième numéro de la seconde série classique (depuis la réédition de la série, en 1985). Rosy écrit le scénario et Will produit la partie graphique, le dessin, l'encrage, ainsi que - sauf erreur - la mise en couleur. 

Tif et Tondu emménagent dans une villa à la mer. Ils la louent pour s'y reposer et y écrire leurs mémoires. Maniant une lourde caisse, Tif se plaint de l'effort que cela demande. Tondu porte un bouddha. C'est curieux, il n'y a pas d'occupants dans la villa d'en face, mais il a vu les rideaux bouger. Tif aspire à une pause et shoote dans un ballon vers Tondu. Surpris, celui-ci ne peut que lâcher la statue, qui se brise au sol. Furieux, Tondu dégage le ballon d'un puissant coup de pied, il rebondit sur le toit, va perturber deux quidams qui discutent d'un article sur les satellites puis continue son parcours. Dans la maison d'en face, deux hommes, Boris et Igor font le point sur leur situation. Le premier se félicite d'avoir eu l'idée de s'installer là pour leur travail. Personne n'aura découvert qu'ils ont habité là quinze jours - en toute tranquillité. Sur ces mots, le ballon de Tif brise la vitre de la fenêtre et les interrompt, le jour où ils partent. Fâcheux... 

L'année est importante pour la série, car c'est pas moins de trois albums qui sortiront en 1968. La maison Dupuis désirait-elle combler le vide créé par la pause de sept ans (1958-1964) prise par Will pour ses autres projets ? Quoi qu'il en soit, volume et valeur sont deux concepts distincts et ce tome le démontre bien, hélas. "La Poupée ridicule" peut être lu indépendamment des albums précédents, la continuité y étant sans importance. C'est une comédie d'espionnage banale sans grande imagination. Nos enquêteurs sont confrontés à des situations vues et revues dans leurs aventures (enlèvement, quiproquo, emprisonnement) auxquelles viennent se greffer des gags qui permettent de justifier l'emploi d'astuces narratives peu crédibles telles que la scène du tonneau avec Tondu par exemple. Si "Tif et Tondu" est un titre où l'humour est toujours présent, c'est dans "La Poupée ridicule" qu'il est peut-être le plus utilisé, en tout cas depuis la reprise par Rosy. Mais tout cela n'est pas du meilleur cru : le ballon chez le voisin (Tif apparaît là comme un vrai gamin), la "Victoire de Samothrace avant son accident", les oranges (à deux reprises) ou le chercheur et ses jouets. Notons que Rosy insère une référence à "Bobo", une de ses créations. L'action se déroule dans le Pacifique ; la tension monte entre les micro-États frontaliers de Taura-Ataratéla et Taurala-Atarété ; il sera vain de chercher une critique de la dictature militaire tant rien n'est montré d'un point de vue social de l'État de Taura-Ataratéla. Rosy sépare sa narration en deux - voire trois - fils, afin d'alléger la linéarité. Le rythme est particulier. L'action est généreuse (accidents, course-poursuite, etc.), mais Tif et Tondu subissent tout cela avec passivité, et ne prennent pas l'initiative avant la dix-septième planche. Approche du dénouement oblige, le rythme est plus dense dans les quinze dernières planches. Bien que le lecteur devine (rapidement) la nature de la poupée, l'ampleur des enjeux finit par manquer terriblement de substance, d'autant que Rosy laisse les héros dans l'ignorance jusqu'à la fin. Le lecteur tourne les pages machinalement sans que son cœur ne s'emballe à aucun moment. 
Le coup de crayon de Will n'évolue pas d'un iota. Peut-être la cadence effrénée (deux albums en 1966, trois en 1968 et deux en 1969) ne lui permet pas de se remettre en question. De toute façon, il faudra attendre l'arrivée de Maurice Tillieux au poste de scénariste et le début des années soixante-dix. Visuellement, "Tif et Tondu" est donc stable, dans la tradition de l'école de Marcinelle et ses morphologies caricaturales. Le trait est régulier et soigné. La densité de détails est satisfaisante. Cela dit, les vignettes sont de petites dimensions et les lieux de l'action nécessitent peu d'approfondissement. Le nombre de cases par planche oscille entre sept et douze, pour une moyenne légèrement supérieure à dix ; chargées, les planches créent une sensation d'action condensée, voire étriquée. Le découpage de l'action est toujours aussi limpide ; c'est à peine si Will doit s'aider d'une ou deux flèches directionnelles pour indiquer le sens de lecture. La mise en couleur est classique, sans défaut. 

"La Poupée ridicule" est le recueil le moins intéressant des onze premiers numéros de la seconde série classique. L'humour y est laborieux. Dans le style, les premières histoires (celles de Dineur, de Gillain, et de Desprechins) sont largement meilleures. 

Mon verdict : ★★☆☆

Barbüz 

vendredi 21 mai 2021

Tif et Tondu (tome 10) : "Les Flèches de nulle part" (Dupuis ; janvier 1967)

"Tif et Tondu" est une bande dessinée créée par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956), en 1938. L'historique de publication est compliqué, la numérotation des tomes changeant avec le temps. Si au début, Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela évolue à l'arrivée de Willy Maltaite, dit Will (1927-2000), qui se charge des illustrations dès 1949. Puis Dineur quitte le titre en 1951. Il est remplacé par Henri Gillain, alias Luc Bermar (1913-1999), et par Albert Desprechins (1927-1992), avant que Maurice Rosy s'installe jusqu'à "Tif rebondit" en 1969
"Les Flèches de nulle part" fut d'abord prépublié dans le périodique "Spirou" : du 1399 du 4 février au 1420 du 1er juillet 1965. Puis Dupuis le rééditera, en janvier 1967, sous la forme d'un recueil de quarante-quatre planches ; c'est le dixième numéro de la seconde série classique (depuis la réédition de la série, en 1985). Rosy écrit le scénario, et Will produit la partie graphique, le dessin, l'encrage, ainsi que - sauf erreur - la mise en couleur. 

Une route de montagne, dans le sud de la France ; Tif et Tondu rentrent chez eux. Tif est au volant du fameux coupé cabriolet Narval rouge. Cachés par un banc de nuages noirs, les cieux s'assombrissent. Tondu prie son ami d'accélérer afin qu'ils arrivent à l'hôtel avant la pluie. Tif acquiesce ; les dérapages, sur une route comme celle-là, ça ne doit pas être drôle ! Mais il est trop tard, les premières gouttes tombent déjà. Tif stoppe alors l'automobile pour qu'ils puissent installer la bâche. Après un instant d'énervement mutuel, l'opération aboutit. Ils peuvent repartir, au grand soulagement de Tif qui commence à ressentir la faim. L'orage est spectaculaire. Soudain, Tif fait une embardée vers le ravin. Tondu demande ce qu'il se passe. Tif explique qu'il a vu quelqu'un courir en travers de la route vers le ravin. Il a bien failli l'écraser. Malgré le temps, Tondu sort pour en avoir le cœur net, mais il ne voit rien. Tif insiste, il a vu des buissons remuer... 

"Les Flèches de nulle part" constitue ce que cette seconde série classique a produit de meilleur depuis son premier tome ; c'est l'album le plus abouti de "Tif et Tondu" depuis son lancement. Rosy y déploie une intrigue d'ampleur avec une certaine complexité dans le fond, loin des spectaculaires effets d'annonce du criminel informant les forces de l'ordre et la presse de ses crimes à l'avance et de la traditionnelle course-poursuite entre gendarmes et voleurs. "Les Flèches de nulle part" se caractérise par une belle maîtrise du suspense, le scénariste parvient à insuffler une tension palpable et beaucoup de mystère. Les choix d'un quasi-huis clos - en tout cas pendant une bonne moitié du récit - et d'un nombre très restreint de personnages y sont pour quelque chose. Nos deux gaillards se livrent à un authentique travail d'enquêteur, interrogatoires, recoupement de témoignages, relevés d'empreintes de pas, ou encore analyse d'archives et de documents divers. Rosy semble surtout avoir pensé qu'il y avait un risque à surutiliser Choc d'autant que les quatre derniers face-à-face - "Choc au Louvre" ; "La Villa du Long-Cri" ; "Plein Gaz" ; et "Passez muscade" - sont loin d'avoir tenu leurs promesses. Deux indices placés dans le texte finissent néanmoins par dévoiler l'identité du méchant de cette histoire ; nul doute qu'ils étaient voulus par Rosy, mais l'effet est malhabile. Notons que l'inspecteur Allumette est absent ; plein de verve et de malice à son apparition, dans "Le Retour de Choc", sa prestance s'était émoussée au fil des épisodes (notamment dans "Choc au Louvre"). Rosy, ici, semble s'être débarrassé - au moins le temps de cet album - des scories inhérentes à la série. Il n'oublie pas que la Seconde Guerre mondiale ne s'est achevée que vingt ans plus tôt et qu'elle représente une source d'inspiration majeure ; les fantômes du Troisième Reich hanteront à nouveau les pages de "Tif et Tondu", mais cette fois-ci sous la plume du Bruxellois Stephen Desberg (dans le nº31 : "Swastika", 1983). 
Le dessin n'évolue pas d'un poil, mais le lecteur finit pas oublier cette dimension qui n'entache pas son plaisir. Will reste dans le style caricatural et reproduit les codes de l'école de Marcinelle. La densité de cases par planche monte jusqu'à douze, dans un quadrillage avec gouttières très classique. Les plans utilisés (beaucoup de plans rapprochés et de gros plans) manquent de diversité. Le cadre choisi - un complexe technique désaffecté - empêche un peu Will de briller par son sens de la décoration et de l'ameublement. En revanche toutes les vignettes sont soignées, les perspectives sont impeccables et le découpage narratif est d'une lisibilité irréprochable. 

"Les Flèches de nulle part" est un superbe effort de Rosy, qui retrouve ici le succès de "Tif et Tondu contre la Main blanche" et du "Retour de Choc" ; il cesse d'exploiter le filon du gendarme et du voleur, et propose une histoire aboutie, et très originale. 

Mon verdict : ★★★★★

Barbüz 

mardi 18 mai 2021

Tif et Tondu (tome 9) : "Choc au Louvre" (Dupuis ; janvier 1966)

"Tif et Tondu" est une bande dessinée créée en 1938 par le Bruxellois Fernand Dineur (1904-1956). L'historique de publication est compliqué, la numérotation des tomes évoluant avec le temps. Si, au début, Dineur cumule les postes de scénariste et de dessinateur, cela changera à l'arrivée de Willy Maltaite, alias Will (1927-2000), qui en deviendra l'illustrateur, en 1949. Dineur quitte le titre en 1951 ; il est remplacé par Henri Gillain alias Luc Bermar (1913-1999) et par Albert Desprechins (1927-1992), avant que Maurice Rosy s'installe jusqu'en 1969 ("Tif rebondit"). 
"Choc au Louvre" fut d'abord prépublié dans le périodique "Spirou", du nº1350 du 27 février 1964 au nº1370 du 16 juillet 1964. Puis Dupuis le réédite en janvier 1966, sous la forme d'un recueil de quarante-quatre planches ; c'est le neuvième numéro de la seconde série classique (depuis la réédition de la série en 1985). Rosy écrit le scénario, et Will produit la partie graphique, le dessin, l'encrage, ainsi que - sauf erreur - la mise en couleur. 

Une belle journée ensoleillée. Un repas vient de s'achever dans le jardin situé derrière une jolie petite maison de campagne. Tif et Tondu ont reçu leur éditeur à déjeuner. Tif a cuisiné - c'est sa nouvelle passion - et leur convive, qui savoure un cigare, semble hautement satisfait ; il félicite Tif sur la qualité du repas. Il ajoute qu'il espère recevoir bientôt le manuscrit de leurs mémoires, et leur confirme qu'il sera ravi de les éditer. Tondu répond qu'il sera achevé dans quelques jours et qu'il le recevra sous peu. Tif déclare qu'il pense à écrire un recueil de cuisine; Enthousiaste, l'éditeur affirme que cela l'intéresse également. Ils évoquent alors quelques titres possibles, "Les Cailloux ont aussi une saveur" ou "Un pavé dans la mare de la gastronomie". Hilare, Tif promet de lui envoyer quelques recettes parmi ses dernières créations, son éditeur est ravi. Ils passent la grille de la propriété, lorsque Tondu pousse un cri, et les tire en arrière... 

Un accident de la route (dans la dernière case de la première planche), puis un enlèvement en plein jour. Et déjà, une coïncidence qui n'a guère de sens, car tout cela se déroule, comme par hasard, au bon endroit - devant le domicile de Tif et Tondu - et au bon moment - alors qu'ils sortent du jardin. Malgré l'ouverture fracassante, il ne se passe finalement pas grand-chose, dans ce "Choc au Louvre" : des plans dont personne ne sait ce qu'ils représentent ; des agents de quartier qui ne brillent guère par leur perspicacité ; un coup au Louvre sans que l'on en voie la moindre salle (juste une croûte fictive) ; et une opération de police qui se conclut en pétard mouillé. "Choc au Louvre" constitue sans aucun doute le face-à-face le plus plat entre Tif et Tondu et Choc depuis que ce dernier a été créé. Car oui, il n'aura fallu qu'un album à l'homme au heaume - "Tif et Tondu contre la Main blanche" - pour devenir indispensable, et depuis rien ne se fait sans lui et ses sbires. Le mobile ? L'argent, bien sûr. L'intrigue est donc assez convenue, gendarmes et voleurs jouent au chat et la souris et les seconds brillent par leur audace. En face, même notre tandem semble avoir perdu de son dynamisme. Quant à l'inspecteur Allumette, on l'aura connu bien plus affuté et incisif. Finalement, cet album se lit de façon machinale, sans que le cœur du lecteur s'emballe ; pas de véritable tension, peut-être un peu de suspense au dénouement. "Choc au Louvre" n'est cependant pas assez médiocre pour être vraiment mauvais. Le rythme qu'insuffle Rosy à son histoire est suffit à tromper l'ennui : les quelques temps morts ne durent jamais longtemps. Le scénariste sépare son intrigue en deux fils narratifs pour limiter le poids de la linéarité. Bien qu'il utilise des formules éculées (enlèvement, fuite, course-poursuite, etc.) qui accentuent l'impression de déjà-vu, il démontre également qu'il a encore suffisamment d'imagination, notamment dans la scène du bistrot ou dans les explications du casse. 
S'il n'y a guère d'évolution dans le fond ou la forme des scénarios de "Tif et Tondu", il en va de même pour la partie graphique ; cela peut engendrer un léger sentiment de déception, moins pesant qu'une intrigue en demi-teinte, cependant. Les lecteurs n'y penseront plus après quelques planches, d'ailleurs. Les amateurs ne seront pas insensibles à la minutie apportée aux véhicules (la Renault 4CV rouge, la Renault 8 de la police, la Peugeot 404 des malfrats). Will brille également par les détails qu'il intègre aux scènes d'intérieur, notamment l'ameublement et la décoration. Il y a quelques vues de Paris, dont la photogénie aurait dû être exploitée. 

"Tif et Tondu" est devenu un titre plan-plan qui n'a pas pris le temps d'évoluer depuis sa reprise, malgré une pause de sept ans. Il semble évident que la série tourne en rond et que Rosy traverse déjà une crise d'inspiration, sans parvenir à se réinventer. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz