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samedi 31 décembre 2022

Batman : "Justice Buster" (tome 1) (Pika Édition ; septembre 2022)

Publié chez Pika Éditions (groupe Hachette Livre), dans la collection "Pika Seinen" de l'éditeur, en septembre 2022, cet album est le premier numéro de la version française du manga "Batman: Justice Buster". C'est un recueil broché, de dimensions 15,0 × 21,0 centimètres (soit à mi-chemin entre le format habituel d'un manga - 13,0 × 18,0 - et celui d'un comic book, en quelque sorte) ; il est protégé par une jaquette illustrée amovible. Il compte cent quatre-vingt-seize planches - qui se lisent de droite à gauche - en noir et blanc avec des nuances de gris, ainsi que trois pages de bonus, des études de personnages. Au Japon, la série est prépubliée dans "Morning" (qui est l'un des magazines seinen de l'éditeur Kōdansha Ltd), depuis décembre 2021. 
Ce premier recueil de "Justice Buster" est produit par le scénariste Eiichi Shimizu et le dessinateur Tomohiro Shimoguchi ; ces deux hommes sont célèbres pour "Ultraman". J'ignore si c'est DC Comics ou Kōdansha qui a pris l'initiative de la collaboration. Je crois bien qu'il s'agit du premier, bien que la stratégie de DC Comics en la matière me paraisse aussi timide que floue. 

Gotham City, un soir : dans une ruelle, deux malfrats presque dos à dos braquent leurs pistolets automatiques dans toutes les directions. Bien qu'ils soient sur leurs gardes, ils ne voient Batman fondre sur eux que trop tard. Le Chevalier noir les maîtrise facilement et rapidement avant de lancer son Bat-grappin et de continuer sa ronde. Pendant ce temps, dans un appartement modeste, le jeune Danny, attablé, mange une pomme ; il attend patiemment que son oncle Sam achève de réparer la montre de son père. Sam semble avoir des difficultés à finaliser sa tâche. Danny l'incite à abandonner : même sans montre, il ne sera pas en retard - enfin, c'est ce qu'il pense. Opiniâtre, Sam croit avoir trouvé la solution : il n'y a plus qu'à fermer le couvercle ! Danny douche l'enthousiasme de son oncle en montrant une pièce qui a été oubliée, le mécanisme est donc incomplet. Danny lui répète de laisser tomber, car cela n'en vaut "pas la peine"... Mais Sam insiste, il s'agit d'un souvenir du père de Danny... 

Les aventures de Batman en manga : a priori, une combinaison susceptible d'attirer les lecteurs de deux genres très codifiés... Évidemment, cet exercice n'est pas une première. Certains se souviendront de "L'Enfant des rêves" ou de "Hong Kong", tandis que d'autres suivent "Batman & the Justice League", peut-être. Seulement, voilà : il faut bien reconnaître que dans ce domaine, la réussite artistique est plus souvent l'exception que la règle, sans doute pour des raisons culturelles, et "Justice Buster" ne déroge malheureusement pas au postulat. Shimizu se trouve d'abord face à une équation : comment faire du neuf (ou au moins quelque chose de différent) avec un personnage de fiction âgé de plus de quatre-vingts ans ? La proposition de l'auteur est tout sauf inintéressante, loin de là ; mais elle compte une grande part de risque. Ce risque, encore faut-il avoir suffisamment de métier pour savoir en éviter l'écueil. Tout est à l'identique, y compris la majorité des protagonistes (Alfred Pennyworth, le commissaire Gordon, le Pingouin, le Sphinx, Killer Croc, Deathstroke, Clark Kent) à l'exception de trois personnages-clés à qui Shimizu a appliqué un traitement pour le moins déconcertant. Par exemple, Robin est une intelligence artificielle de classe supérieure qui seconde Batman lors de ses interventions jusqu'à prendre certaines décisions particulièrement critiques à la place du justicier, mais n'est pas et n'a jamais été un être humain. Richard Grayson a été recueilli par un oncle, pas par Bruce Wayne ; il n'a donc jamais été Robin. Le Joker, enfin, est un anti-héros qui s'affiche aux côtés de Batman, malgré les protestations de ce dernier ; affublé d'un masque, n'ayant rien à voir avec la version que l'on connaît, ce clown-là est dénué d'intérêt, bien que le lecteur se laisse un moment séduire par l'éventualité d'un Joker devenu justicier et d'un partenariat entre les deux hommes. Pour le reste, Shimizu dispose d'une écriture suffisamment efficace pour tromper l'ennui, et qui joue beaucoup sur les non-dits et sur le mystère pour maintenir éveillé l'intérêt du lecteur. Regrettons le rôle quasiment inexistant des femmes - véritable comble pour Bruce Wayne ! 
Shimoguchi produit une partie graphique tout à fait honorable. Ses personnages sont (pour la plupart) identifiables au premier coup d'œil. On retrouve la juvénilité des visages et la finesse du trait, souvent associées au manga en général. L'artiste distille des idées intéressantes, telle sa gigantesque tour Wayne blanche, ultramoderne, et immaculée, comme si elle était le rempart ultime face au crime dans cette ville gothique et ancienne. Shimoguchi force l'admiration par la variété de ses angles de prises de vues et son utilisation de la perspective. Cela étant, la lisibilité de son trait n'est pas des plus élevées ; malheureusement, il y a là quelques cases à la teneur sibylline, notamment lors des scènes d'action. En outre, le coup de crayon de Shimoguchi n'a rien de particulier et ne se distingue en rien de ceux de ses confrères. 
La traduction est signée par le studio Charon. Impossible de comparer avec la version originale sans être japonisant, mais le texte est impeccable, ni faute ni coquille.

Ce premier tome de "Justice Buster" intrigue dès les premières planches ; mais une fois passé ce sentiment, bien que les pages se tournent sans la moindre lassitude, il manque quelque chose à ce manga - une véritable profondeur, sans doute ?... - pour être suffisamment convaincant et donner vraiment envie de découvrir la suite. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz

Manga, Batman, Robin, Superman, Dick Grayon, Joker, Killer Croc, Pingouin, Sphinx, Deathstroke, Shimizu, Shimoguchi, Pika

dimanche 10 octobre 2021

Dark Knight: "The Last Crusade" (Urban Comics ; janvier 2017)

Sorti chez Urban Comics le 22 janvier 2017, dans la collection "DC Essentiels" de l'éditeur, "Dark Knight: The Last Crusade" est un recueil au format 19,0 × 28,5 centimètres à couverture cartonnée de cinquante-six planches approximativement, sans les bonus. Cet ouvrage comprend la version française de "The Dark Knight Returns: The Last Crusade" : une histoire complète, conçue pour la franchise Batman et publiée en version originale en août 2016. 
"Dark Knight: The Last Crusade" est coécrit par Frank Miller ("Année un" et "The Dark Knight Returns", sans oublier - côté Marvel - les "Daredevil") et Brian Azzarello (cf. "Lex Luthor""Joker""Wonder Woman"). Les dessins sont produits par John Romita Jr. et encrés par Peter Steigerwald ; Steigerwald en est aussi coloriste. 

Les forces de l'ordre ramènent le Joker à l'asile Arkham. Intimidés, les agents procèdent avec grande prudence, sans pour autant rechigner à lui asséner quelques coups, ce qui n'empêche pas le Clown prince du crime de débiter des plaisanteries sarcastiques et des allusions menaçantes et de laisser sous-entendre qu'il ne restera pas enfermé bien longtemps. Le criminel divaguant - son visage est en sang à la suite des coups reçus - et son escorte suivent le couloir d'une aile. Le cortège passe devant les portes des cellules des internés et provoque un concert de glapissements aussi grotesques que sinistres. Le Joker salue cette "symphonie de hurlements". Tandis qu'il continue son numéro, il est jeté au fond de sa nouvelle cellule. Un policier lui souhaite un bon retour à Arkham. Le lendemain matin, sur un plateau de télévision, deux présentateurs, Candy Forsythe - une blonde affriolante - et Len Wright - lunettes et complet-veston - saluent les téléspectateurs de "Bonjour Gotham", "la matinale la plus regardée" de la cité. Wright souligne que c'est effectivement un "bon jour pour Gotham", parce que le Joker est à nouveau derrière les verrous depuis hier au soir. Candy présume que toute la ville a dû être soulagée... 

À sa sortie, "The Last Crusade" fut - trop ? - rapidement présenté comme le trait d'union entre "Année un" et "The Dark Knight Returns". Faut-il questionner la sincérité artistique de cette parution ? Miller aurait-il donc encore quelque chose à dire sur Batman et le Joker, trente ans après "Année un" ? Les scénaristes focalisent l'intrigue sur Jason Todd, le deuxième Robin. Bruce Wayne est vieillissant ; il s'en rend compte lui-même. Il est dépeint comme un justicier qui n'est plus suffisamment fougueux pour gambader d'un immeuble à l'autre ; il est malmené par Robin à l'entraînement, doit avaler des antalgiques pour surmonter ses douleurs, est sérieusement menacé lorsqu'il affronte Killer Croc, et - il l'avoue lui-même à Selina Kyle - son corps "va bientôt lâcher". Chacune de ses victoires est remportée dans la douleur ; le Chevalier noir doit constamment puiser dans ses réserves pour survivre et vaincre. Il continue néanmoins à avoir "sincèrement foi" en sa mission. C'est plutôt son héritage qui est remis en doute, car Todd est au cœur de ses inquiétudes, malgré les propos rassurants d'Alfred, qui établit des parallèles entre Wayne et le jeune orphelin. Les auteurs repoussent les limites de la caractérisation de Todd en accentuant son indiscipline et son insoumission à son mentor. Pire, ils le présentent comme un acolyte dépourvu d'empathie qui prend plaisir à la brutalité et au goût du sang. Peu convaincant. Quant à la version du Joker, elle est sans intérêt ; ses capacités sont revues à la hausse sans que ce soit crédible, une tendance lourde depuis la "Renaissance DC"Le ton est réaliste. À part l'omnipotent Joker, il y a une certaine normalité qui se dégage du récit. Les auteurs réutilisent des éléments narratifs de "The Dark Knight Returns", du réchauffé qui n'a plus le goût de la nouveauté. La fin a du sens, mais elle est trop abrupte. Soixante planches, ça file. Le lecteur se dira qu'il a à peine commencé l'album qu'il arrive déjà au dénouement, sans que la tension ne monte vraiment. 
Le trait de Romita Jr. est immédiatement identifiable, notamment grâce à la géométrie des visages : les regards, les nez, les mentons. Son Batman est massif. Avec un maquillage peu prononcé et une chevelure à la teinture moins criarde, le Joker est loin du canon habituel. Les contours des personnages ne sont pas d'une précision et d'une netteté cliniques. Avec cet encrage, qui consiste en de légères et nombreuses hachures ou zébrures, cela donne un aspect brut et moins fini aux compositions du dessinateur. Le niveau d'expressivité est suffisamment varié. Pour son quadrillage, Romita alterne bandes horizontales et verticales. Son agencement des bandes et des vignettes est plutôt classique, avec un emploi du format 16/9e pour un rendu cinématographique. La diversité des plans est satisfaisante, le découpage est clair. 
La traduction a été confiée à Jérôme Wicky, l'un des meilleurs professionnels du circuit actuellement. Dans l'ensemble, son texte est d'une qualité appréciable ; c'est à peine s'il faut remarquer une petite onomatopée non traduite ("koff" pour "tousse"). 

Volonté de compléter une œuvre qui ne le demandait pas nécessairement, pétard mouillé artistique ou coup commercial, "Dark Knight: The Last Crusade" ne tient pas toutes ses promesses, finalement, et s'avère largement, très largement dispensable. 

Mon verdict : ★★☆☆☆ 

Barbüz 

mercredi 29 janvier 2020

"Arkham Asylum" (Urban Comics ; juin 2014)

"Arkham Asylum" est un "graphic novel" autour de l'univers de Batman, publié dans la collection DC Deluxe d'Urban Comics en juin 2014. Ce recueil à la couverture cartonnée (au format 18,5 × 28,5 centimètres) comporte une histoire complète et indépendante de cent vingt planches, auxquelles viennent s'ajouter une dizaine de pages de bonus divers (des couvertures, une postface, etc.) et quatre-vingts d'explications par l'auteur, Grant Morrison. Cette édition est la cinquième de l'œuvre en français : ainsi, il y a eu Comics USA avec "Les Fous d'Arkham" (en janvier 1990), Reporter avec "L'Asile d'Arkham" (janvier 1999 et en juin 2004), et enfin, Panini Comics, aussi avec "L'Asile d'Arkham" (en juin 2010). Cet album, "Arkham Asylum: A Serious House on Serious Earth" en VO, plus couramment "Batman: Arkham Asylum", date d'octobre 1989. 
Morrison écrit le scénario ; c'est son premier travail sur l'univers de Batman. La partie graphique (peinture et collages) est signée Dave McKean, qui, à l'époque, n'avait réalisé que "Violent Cases" (Zenda, 1992), et les trois tomes de la mini-série "Black Orchid", sortie en VF sous le titre "L'Orchidée noire" (Zenda, 1989 à 1990). 

Amadeus Arkham s'exprime dans son journal intime. Depuis que son père est décédé, il y a quelques années, le manoir est peu à peu devenu son univers. Sa mère, elle, est éprouvée par de longues crises de maladie. Pendant ces périodes-là, le jeune Arkham est comme un fantôme, qui déambule dans les couloirs de la demeure ; existe-t-il seulement un monde, en dehors de ces murs ? Un soir, en 1901. Amadeus monte les escaliers et porte un plateau-repas à sa mère. Avant d'entrer dans la chambre de celle-ci, il s'arrête un instant devant un miroir convexe, qui lui renvoie son propre reflet, déformé et inquiétant. Il pousse la porte, pénètre dans la pièce. Il informe sa mère qu'il lui a apporté à manger. Une femme à l'air absent est assise dans son lit, encadrée par deux chiens blancs. Son fils la supplie d'accepter un peu de nourriture... 

La seconde moitié des années quatre-vingt fut pour Batman une période faste : "The Dark Knight Returns", "Year One", "Killing Joke". "Arkham Asylum" crée la sensation dans un registre radicalement différent du comics ordinaire. Morrison la bâtit sur deux lignes temporelles qui évoluent à l'intérieur d'un même lieu, et se connectent à des décennies d'intervalle : les moments-clefs de la vie d'Amadeus Arkham, un fil narratif qui révèle le destin dramatique du psychiatre à travers le prisme déformant de ce dernier, et l'intervention de Batman à l'asile Arkham, où les patients, avec le Joker à leur tête, détiennent des otages. Pour désamorcer la situation, le détective se prête au jeu du Joker et affronte ses démons et ses peurs. Dénominateur commun : cette demeure sinistre, lugubre, témoin de bien des tragédies. "Arkham Asylum" n'a rien d'une œuvre accessible ; elle souffre d'un excès de pédantisme et d'une forme de maniérisme (déjà). L'Écossais intègre ici toutes les références qui lui passent par l'esprit : symboliques, ésotériques, religieuses, historiques, ou artistiques. Y a-t-il là une volonté d'intellectualisation outrancière d'un médium d'essence populaire, encouragée par l'éditeur ? Espérer appréhender toutes les finesses de l'album sans les explications de l'auteur est vain, et l'aborder en ignorant ces références la prive de son potentiel de puissance. Mais "Arkham Asylum" comporte des moments forts : la destinée du Dr Arkham est une plongée dans un abysse de noirceur, sans retour. Prise isolément, elle est captivante, bien plus que cette situation ordinaire où Batman affronte ses adversaires un par un. Et puis, Morrison a des idées intéressantes ; il n'oublie pas d'égratigner les psychiatres, offre une vision personnelle des super-vilains, et émet le postulat que le Joker (sa caractérisation sonne juste) est au-delà de toute guérison. Enfin, les grands auteurs évoluant, lire ses notes permet de comprendre à quel point sa conception du Chevalier noir a changé. Mais c'est surtout à McKean que l'œuvre doit sa réputation ; ses compositions chargées, en dessins bruts, peintures, clichés ou collages, proches du roman photo, constituent là un travail unique, hors norme, exigeant, novateur, mais qui ne fera pas - durablement - école. 
La traduction d'Alex Nikolavitch est honorable, bien que son texte (surtout les bonus) soit pollué par plusieurs fautes : deux de mode, deux d'accord en genre, et une coquille. À part ce regrettable (et récurrent) point noir, la réédition est exemplaire. 

"Arkham Asylum" est une œuvre à part, et le restera assurément longtemps encore. Outre l'intérêt de sa forme, elle a le mérite, malgré ses innombrables défauts, de revenir sur les origines d'Amadeus Arkham, et du légendaire asile qui porte son nom. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbüz

jeudi 12 septembre 2019

Joker : Anthologie (Urban Comics ; mars 2014)

"Joker : Anthologie" est un album sorti dans la collection "DC Anthologie" d'Urban Comics en mars 2014. Il y a eu les héros de DC Comics, puis Superman, et Batman ; voici le Joker, vilain emblématique. Cet épais recueil à couverture cartonnée compte, sans inclure les bonus, trois cent trente planches approximativement. 
Au sommaire de ce pavé de papier particulièrement dense figurent, dans l'ordre des séries puis chronologique, les "Batman" #1 (1940), 37 (1946), 73 (1952), 251 (1973), 321 (1980), 353 (1982), et 23.1 (2013), les "Detective Comics" #84 (1944), 168 (1951), 341 (1965), 475 (1978), 570 (1987), 617 (1990), "The Batman Adventures Annual" #1 (1994), le "Robin" #85 (2001), "Batman: The Man Who Laughs" (2005), et le "Countdown" #31 (2007) pour finir.

Un soir, en ville. Installés confortablement chez eux, un couple de retraités écoutent la radio. L'appareil se met à grésiller ; la musique est interrompue, et une voix monocorde se fait alors entendre. C'est le Joker, qui déclare qu'il a planifié d'assassiner le millionnaire Henry Claridge à minuit précis, qu'il volera son célèbre joyau, et qu'il sera vain de chercher à l'arrêter. Le concert reprend à la fin de cette sinistre intervention. La femme s'inquiète ; l'homme, lui, ne voit là qu'un canular, comme l'invasion du pays par les Martiens (NDLR : référence à l'adaptation de "La Guerre des mondes", de Herbert George Wells, par Orson Welles pour la radio CBS fin 1938). Il rit et prie son épouse de ne pas s'alarmer. Les stations radiophoniques sont submergées d'appels des citoyens ; il apparaît rapidement que ce n'est pas une plaisanterie. Claridge, qui craint pour sa vie et sa fortune, fait venir la police et demande protection. Le chef des forces de l'ordre se veut rassurant ; lui et ses hommes resteront dans la pièce où se trouve le diamant et seront aux aguets. Commence l'attente ; Claridge est entouré d'un cordon d'une bonne dizaine d'agents qui le protègent. Onze heures sonnent, puis les minutes passent...

Après trois anthologies globalement satisfaisantes malgré leurs défauts inhérents, voilà que l'éditeur français en consacre, de façon surprenante, une au Joker. Elle est construite en trois parties équilibrées : "Duel d'ego" (1940-1965, sept histoires), "Guerre des nerfs" (1973-1990, six) et "Ronde macabre" (1994-2013, cinq) pour un total de dix-huit histoires, réalisées par les plus grands : Bill Finger (1914-1974), Bob Kane (1915-1998), Carmine Infantino (1925-2013), Dennis O'Neil et Neal Adams, Steve Englehart et Marshall Rogers, Ed Brubaker et Doug Mahnke, Mark Waid et Brian Bolland... Le Joker. Tout a été dit sur lui. Ennemi juré de Batman, double maléfique aux origines mystérieuses et à l'identité inconnue, meurtrier de Robin II (Jason Todd), tortionnaire de Barbara Gordon, psychopathe imprévisible, clown dément et sadique dont les plaisanteries sont synonymes de morts violentes, sa première apparition remonte au "Batman" #1, publié le 25 avril 1940. Il s'agit là d'un retour sur soixante-quinze ans de méfaits sur fond de ricanements sinistres et grinçants, où sont évoquées toutes les facettes du personnage et où sont présentées des histoires-clés, de sa première apparition au redémarrage à zéro de 2011. Bien que le mode opératoire de ce scélérat n'évolue guère et que certaines intrigues se répètent fortement, il est difficile de ne pas être satisfait du contenu, même si l'on aurait apprécié un ou deux récits dans lesquels il s'attaque à un autre super-héros. Une sélection parmi ces histoires : "Batman contre le Joker" et "Le Retour du Joker" (Finger, Kane, Robinson, 1940), "La Doublure du Joker" (Finger, Sprang, 1944), "Les Exploits burlesques du Joker" (Broome, Infantino, Giella, 1965), "Les Cinq Vengeances du Joker" (O'Neal, Adams, Giordano, 1973), "Le Poisson qui rit" (Englehart, Rogers, Austin, 1978), ou encore "L'Homme qui rit" (Brubaker, Mahnke, 2005). Le Joker méritait-il son anthologie, alors que certains super-héros de l'écurie DC Comics attendent toujours la leur à ce jour ? D'autant qu'une autre anthologie consacrée aux super-vilains de l'univers DC est sortie le 31 octobre 2014. Que dire de cette politique éditoriale qui intègre d'abord "L'Homme qui rit" dans ce recueil puis le réédite en album cinq ans plus tard ? 
La traduction est de Philippe Touboul. L'éditorial est particulièrement dense ; un véritable travail d'archiviste, qui revient sur l'évolution du personnage, sans oublier une présentation des auteurs, et une sélection de couvertures représentant le Joker. 

Ce volume est destiné autant aux néophytes qu'aux spécialistes. "L'Homme qui rit", malgré sa qualité, n'aurait pas dû y figurer. Mais il y a là des pièces historiques pour tous les publics et tous les âges malgré des scénarios répétitifs et un cadre restreint. 

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbuz

jeudi 29 août 2019

"Killing Joke" (Urban Comics ; mars 2014)

"Killing Joke" est un album cartonné de cinquante-cinq planches (sans inclure la douzaine de pages de bonus : études, esquisses, couvertures originales), paru dans la collection DC Deluxe d'Urban Comics en mars 2014. C'est certainement l'histoire de Batman la plus publiée en France. Parmi les autres éditions :  Comics USA (1989, collection Super-Héros USA, sous le titre "Souriez !"), J'ai lu (1990, collection J'ai lu BD, format poche, sous le titre "Souriez !"), Delcourt (2000, collection Contrebande, sous le titre "Rire et mourir"), et Panini Comics (2009, collection DC Icons, sous le titre "The Killing Joke"). Ici, l'objet de cet article est la cinquième édition ; la maison Urban Comics en a sorti une version noir et blanc à l'occasion des soixante-quinze ans de Batman (2014), et en sortira une septième avec le script intégral pour septembre 2019.
Ce recueil contient "The Killing Joke", le "graphic novel" sorti en mars 1988. Alan Moore en écrit le scénario, et Brian Bolland en produit les dessins (encrage compris). Cette version propose une toute nouvelle mise en couleur, celle de Bolland ; celui-ci n'était guère satisfait du travail d'origine réalisé par John Higgins. Le récit de complément, "An Innocent Guy", signé Bolland, est paru, à l'origine, dans "Batman: Black and White" #4, de septembre 1996.

C'est un soir de pluie, à Gotham City. Menaçante, la Bat-mobile longe les grilles de l'asile Arkham et freine à l'entrée. Batman en descend, ouvre le portail et avance d'une allure résolue. Le commissaire Gordon et un agent de police l'attendent à l'extérieur. Le justicier continue sans décrocher un mot, comme s'ils n'étaient pas là. Gordon confie son café à son homme et emboîte le pas au Chevalier noir. La réceptionniste, impressionnée, indique du doigt à Batman le couloir qu'il doit emprunter. Ils passent la cellule de Double-Face sans le moindre regard. Un gardien armé, qui est en faction devant une autre cellule, adresse un salut militaire à Batman, et ouvre une porte blindée. Batman entre dans la pièce...

Moore s'attaque au vif du sujet dès la première planche de cet album prenant. Pas d'introduction. Ni réelle intrigue ni complot. Juste un face-à-face, une dérive vers une confrontation à mort qui mène un Batman excédé à d'abord poser à son ennemi juré (qu'il hait, mais dont il ne sait rien) la question de la dernière chance dans un vain espoir de trêve, au bout de trois planches sans paroles. Première blague du Joker : il s'est évadé, affirmant a posteriori au justicier que la discussion ne l'intéresse guère. S'ensuit une course-poursuite à l'abîme, un baroud du Joker avant le dénouement de ce "Killing Joke" dont le titre, "La Blague qui tue", fait référence à celle de trop, à cette plaisanterie à l'issue de laquelle Batman comprend que le Joker, monstre qu'il a lui-même créé (ici, c'est indubitable), est incurable. Car Batman (c'est en tout cas ce que certains, dont Grant Morrison, affirment avec conviction), à la fin, tue le Joker. Ce dernier se doute-t-il qu'il va mourir ? Toujours est-il qu'il revoit les scènes de son passé, Moore approfondissant ses origines. Mais le scélérat étant fou, quel crédit y accorder ? L'auteur présente un jeu de miroirs déformés : Batman et Joker, monstres de foire et police, cirque et société. Mais le véritable héros, dans cette histoire où deux opposés s'affrontent pour se détruire (Batman en frontal, le Joker en attaquant ses alliés), c'est Gordon, ici le seul être humain civilisé, qui résiste à la folie et survit à son humiliation, réduit à l'état de dominé dans un rapport sadomasochiste. Malgré cela et Barbara, il insiste auprès de Batman sur la nécessité de "faire ça dans les règles" - ce qui ne se produira pas ; Moore émet le postulat que si le Joker est irrécupérable, il en est de même pour Batman. Il affirme donc que les justiciers, les super-héros sont trop décalés d'une humanité dont ils finissent en marge. Le travail de Bolland, son trait expressif et réaliste, détaillé, minutieux, son découpage étudié, soigné, sont intemporels. La silhouette et la caractérisation de ce Batman-là reflètent parfaitement la dureté du justicier. Le lecteur pourra trouver que certains effets visuels se répètent et lorgnent du côté du cinéma. La mise en couleur, sombre, urbaine, est plus appropriée que celle de John Higgins en 1988.
La traduction de Jérôme Wicky est satisfaisante, en dépit d'une faute de conjugaison (avec une autre dans le texte du rédacteur). Le complément, inutile, n'avait pas sa place ici. Enfin, la préface de Tim Sale est assez intéressante malgré le verbiage.

"Killing Joke", un album court, mais riche, dont les éléments peuvent être soumis à des grilles d'analyses multiples, est un indispensable. C'est surtout le récit avec le Joker le plus emblématique, celui de sa confrontation ultime avec le Chevalier noir.

Mon verdict : ★★★★★

vendredi 23 août 2019

Batman (tome 3) : "Le Deuil de la famille" (Urban Comics ; février 2014)

"Le Deuil de la famille" est un album cartonné d'approximativement cent soixante planches (hors bonus), sorti dans la collection "DC Renaissance" d'Urban Comics en février 2014. C'est le troisième volume du "Batman" de la "Renaissance DC" ("New 52"), une démarche de DC Comics pour rafraîchir son univers et relancer au numéro un une gamme de cinquante-deux séries. Ce volume comprend les "Batman" #13 à 17, de décembre 2012 à avril 2013.
Scott Snyder conçoit le scénario principal, que Greg Capullo illustre. Le travail de celui-ci est encré par Jonathan Glapion, et mis en couleur par le Mexicain "Fco" ou "FCO" (Francisco) Plascencia. Snyder coécrit les "Interludes" (des récits de compléments d'une demi-douzaine de pages qui sont insérés dans chaque numéro à la suite des épisodes principaux) avec James Tynion IV. Jock (Mark Simpson) en signe les dessins et David Baron, la mise en couleur.

À l'issue du tome précédent, Batman vient au secours d'Harper Row, une jeune électricienne qui est employée à la municipalité de Gotham City (à la voirie). Elle fait alors vœu de l'aider en retour. 
Gotham City, un soir. La ville est noyée sous des trombes d'eau. La camionnette de Forget Me Not, un traiteur, emprunte un pont et se dirige vers le centre de la mégalopole. Au même moment, le commissaire James Gordon et Harvey Bullock, son lieutenant, discutent sur le toit du commissariat central, où ils s'offrent une pause tabac. Gordon revient sur quelques événements récents et particulièrement étranges : des pluies torrentielles, des neiges précoces, qui ont forcé le fleuve à inverser son flux pendant trois jours, et un lionceau à deux têtes, né au zoo de Gotham City. Bullock, lui, redoute que la prochaine vague de crimes inspire les superstitieux et que le citoyen ordinaire, influencé par la presse, finisse par pointer la police du doigt. Gordon ne semble pas s'en inquiéter outre mesure ; il ne veut pas céder à des superstitions...

Snyder rebondit ici sur un épisode signé Tony Daniel (le "Detective Comics" #1, novembre 2011), dans lequel le Clown prince du crime se fait ôter la peau du visage par le Taxidermiste. L'auteur utilise ce registre de l'horreur, de l'épouvante pour sa lecture du Joker, affublé d'un uniforme de technicien qui rappelle le Michael Myers de "La Nuit des masques" (John Carpenter, 1978). L'ennemi juré de Batman, qui agrafe désormais la peau de son visage à sa tête comme signe de folie ultime, (re)devient un maniaque homicide, le mutisme en moins, la verve en plus. Il est physiquement plus fort, brutal, vicieux que les versions précédentes. Il commence par un cache-cache morbide dans le commissariat de Gotham City, au cours duquel il tue cinq policiers à mains nues en leur brisant le cou. Le déferlement de violence est continu. Harley Quinn, dépassée, affirme que "ce n'est plus" son "Monsieur J", et les autres vilains ne sont que pantins dans le plan qu'il a orchestré. Après la police, c'est la Bat-Famille qui fera les frais de ce retour ; car le Joker veut l'exclusivité dans sa relation passionnelle avec Batman, et estime que Robin & Cie amollissent son Batounet. Snyder remet le Joker au centre de la croisade de Batman et lui rend la première place. Le suspense de cette guerre des nerfs est géré avec maestria. Hélas, Snyder donne dans l'exagération au détriment de la vraisemblance (voir l'asile). Ce Joker est omniprésent, omniscient, d'essence presque surnaturelle. Vu ce déferlement de violence, l'approche du dénouement laisse présager le pire, mais il n'en est rien : l'impact, surtout psychologique, donne l'impression d'une fin contenue. Le scénariste la justifie par des explications passionnantes concernant les motivations du Joker. Dommage que les réparties de ce dernier soient banales. Côté graphique, le travail de Capullo et son trait semi-réaliste sont enthousiasmants. Bien que le visage de Bruce Wayne ne soit pas convaincant, le Batman du dessinateur, silhouette longiligne et musculeuse drapée dans sa cape, est remarquable. L'artiste nous offre des séquences limpides, des cases léchées, et impressionne par son sens du détail. Jock, lui, illustre les Interludes dans un style tranché, plus brut, plus anguleux et plus sombre.
La traduction de Jérôme Wicky, l'un des meilleurs professionnels du circuit, est très satisfaisante ; le texte est impeccable. En revanche, celui du rédacteur Yann Graf comporte une faute de conjugaison. Soignée, la maquette comprend une pagination.

Malgré une idée principale brillante et une gestion du suspense sensationnelle, Snyder pèche par exagération et néglige la vraisemblance de certains passages. Mais le Joker revient sur le devant de la scène, et les illustrations de Capullo sont superbes.

Mon verdict : ★★★☆☆ 

Barbuz

vendredi 26 juillet 2019

"Joker" (Urban Comics ; novembre 2013)

"Joker" est un album cartonné (format 18,5 × 28,2 centimètres) d'approximativement cent trente planches (sans la douzaine de pages de bonus, surtout des recherches en noir et blanc), paru dans la collection DC Deluxe d'Urban Comics en novembre 2013. C'est l'adaptation française du "graphic novel" publié chez DC Comics en octobre 2008. L'œuvre était sortie dans la collection DC Icons de Panini Comics, en février 2009. C'est donc une réédition.
"Joker" a été réalisé par le scénariste Brian Azzarello et le dessinateur Lee Bermejo. Mick Gray participe à l'encrage. La mise en couleur a été confiée à Patricia Mulvihill. Azzarello et Bermejo avaient déjà travaillé ensemble sur "Lex Luthor" (2005). Outre "100 Bullets", Azzarello a aussi été scénariste de "Superman: For Tomorrow" (2005) et de la série "Wonder Woman" (2012-2014). Bermejo, lui, a produit l'album "Batman: Noël", en solo (en 2011).

En ville, la nouvelle se répand comme une traînée de poudre, voire comme une épidémie. Elle circule du trottoir aux clubs, en passant par les arrière-salles : le Joker est sur le point de sortir de l'asile Arkham. Pour les médecins, il n'est plus malade. Dans une boîte, le Grin and Bare It, deux malfrats qui flirtent avec la cinquantaine sont installés au bar, tournant le dos à la scène sur laquelle se déhanchent et se déshabillent trois danseuses. Le premier, alors que le barman lui ressert un verre de gnôle, déclare à l'autre, Monty, qu'il faut envoyer quelqu'un aller "le" chercher. Monty demande, méfiant, à qui échoira cette tâche. Un troisième gangster plus jeune, vêtu de blanc, affirme que si personne n'a le courage d'y aller, ce sera lui, Jonny Frost, qui s'en chargera. Aussi surpris qu'amusé, Monty lui jette le jeu de clés d'une voiture. Quelques instants plus tard, Frost attend, son coupé stationné devant la grille de l'institut psychiatrique. Un autre véhicule est garé un peu plus loin, à distance. Le portail s'ouvre, une ombre émerge des brumes du soir. Le Joker est libre...

"Joker" est un récit complet en dehors de la Continuité DC Comics. La relecture du personnage et de l'univers de Gotham City est réaliste, cinématographique ; il est d'ailleurs probable que "Joker" ait influencé Christopher Nolan pour "The Dark Knight" (2008). Azzarello et Bermejo appliquent leur traitement à la galerie de super-vilains du monde de Batman, et offrent une version très noire de ces malfrats. Le Joker, d'abord, dont l'ambition est de reprendre le contrôle de ses opérations illégales. Toujours aussi meurtrier, il manie la plaisanterie sinistre, mais point de gaz hilarant, de pièges ou de bombes, ici ; simplement des hommes de main et de l'artillerie. Le scénariste - et c'est son choix - en fait un sociopathe sadique et cruel, plus proche d'une certaine réalité, mais finalement éloigné de l'essence du Clown prince du Crime. Harley Quinn n'est plus psychiatre, mais strip-teaseuse. Elle ne prononce pas la moindre parole du récit, ne laissant au lecteur qu'une grille d'analyse très rudimentaire. Inquiétante de par son mutisme, elle n'hésite pas à faire parler la poudre et à encourager l'appétit de son chéri pour les pilules. Killer-Croc, affublé comme un rappeur, impressionne ; Azzarello insiste sur son goût de la chair dans plusieurs scènes (le crâne dans la marmite...). Le Sphinx, modernisé par une dose bienvenue de charisme et d'originalité, n'est pas suffisamment exploité. Le Pingouin (dédaigneusement surnommé "Abner" par le Joker) et Double-Face sont égaux à eux-mêmes. L'auteur implique que la psychopathie est une maladie inhérente à la société et à l'homme. Cette intrigue de gangsters est structurée linéairement, et animée par des dialogues à l'inspiration irrégulière ; le dénouement est prévisible, mais se fait attendre. Et puis, il y a la partie graphique. Le travail de Bermejo est remarquable. Le dessinateur n'utilise presque aucun trait courbe, mais une succession de segments rectilignes plus ou moins longs, qui, les uns connectés aux autres, donnent vie à des compositions expressives, et pleines de caractère. C'est évident lorsque Gray encre, mais plus fini, plus proche de la peinture lorsque c'est Bermejo. Le réalisme noir du style de l'artiste convient à merveille à l'atmosphère de ce récit.
La traduction d'Alex Nikolavitch est très satisfaisante ; son texte, soigné, ne contient ni faute ni coquille. La maquette est impeccable. Les bonus sont bienvenus, sauf cet hommage à Bill Watterson extrait du "Superman/Batman" #75 (2010), hors sujet.

"Joker" métamorphose les super-vilains en gangsters qui s'affrontent pour des territoires, recouvrant ainsi Gotham City d'une méchante couche de crudité. Azzarello, hélas, semble confondre cruauté (gratuite) et folie ; il reste les dessins de Bermejo.

Mon verdict : ★★★☆☆

Barbuz

mardi 19 juin 2018

Batman : "The Dark Prince Charming" (tome 2/2) (Dargaud ; juin 2018)

"The Dark Prince Charming" est une histoire en deux tomes de Batman publiée chez Dargaud. Cette seconde partie est sortie en juin 2018, soit sept mois après la première (novembre 2017). C'est un bel album cartonné grand format (32,5 × 21,3 centimètres) qui compte soixante planches. Ce tome ne compte aucun bonus.
Ce projet a été confié à l'Italien Enrico Marini, connu pour des séries telles que "Rapaces" (1998-2003), avec Jean Dufaux, "Le Scorpion" (2000-2014), avec Stephen Desberg, ou encore "Les Aigles de Rome" (depuis 2005, en cours). Il réalise "The Dark Prince Charming" en solo : scénario, dessins, encrage, mise en couleurs.

À l'issue du tome précédent, Batman tabasse tous les malfrats de Gotham City sur lesquels il peut poser le poing, mais rien à faire : personne ne sait où le Joker retient la jeune Alina Shelley.
Neuf ans plus tôt. Un Bruce Wayne au visage tuméfié entre dans un rade, le Lucky Seven. La barmaid n'est autre que Mariah Shelley. Elle demande à cet étrange client ce qui lui est arrivé ; Wayne répond que son nouveau travail n'est pas de tout repos et qu'il croise des personnes caractérielles. La jeune femme reconnaît son interlocuteur, mais il l'implore de ne pas prononcer son nom. Il lui avoue qu'il a envie de tout oublier. Elle réplique qu'elle a ce qu'il faut : un cocktail maison qui fait des merveilles. Le milliardaire, dans un demi-sourire aguicheur, assure qu'il se sent déjà mieux. Mariah le sert, le prie de l'appeler par son prénom, et précise qu'elle finit dans une heure. Wayne sirote son cocktail.
Maintenant. Batman chevauche sa Bat-Moto à la poursuite des membres d'un gang inspiré par le Joker. Il en a désarçonné deux sur les cinq. La panique gagne les trois restants. L'un d'eux ouvre le feu avec son pistolet mitrailleur, mais l'effet est nul et ne peut rivaliser avec l'artillerie de la Bat-Moto. La monture du malfrat explose ; le conducteur fait un vol plané. Le Chevalier noir en envoie un autre valser, et se rapproche du dernier sans fléchir...

Après ce diptyque en deux volumes, une évidence se confirme (si jamais cela était encore utile...) : Enrico Marini adore Batman, et l'amour qu'il porte à l'un des plus grands personnages de fiction de tous les temps transpire de chaque case. Alors certes, l'auteur ne prend aucun risque majeur ; il ne propose aucune réinterprétation du Chevalier noir et de son monde. D'un autre côté, ce n'était pas non plus ce qui était attendu de lui, et une relecture était hasardeuse. Marini dépeint un univers sombre dans lequel l'humour est présent, mais surtout dans lequel l'espoir n'est pas nécessairement un vain mot, contrairement à certaines publications DC Comics récentes ; peut-être est-ce là la nouveauté, au fond ?... L'auteur ajoute ici une autre dimension au personnage du Joker, celle de l'esthète raffiné : car oui, le Joker est cultivé, mélomane, et il ne s'agit pas de confondre Beethoven et Rachmaninov ! Cela ne l'empêche pas de rester un assassin de sang-froid. Reconnaissons que le personnage d'Harley Quinn n'est pas forcément à son avantage, au contraire, et que ses plaisanteries tombent à plat. Quant à Catwoman, elle est égale à elle-même (et très sexy bien sûr), et tient un rôle secondaire dans toute cette affaire, tout en étant le grain de sable dans le plan du Joker (et de Bruce) ; dommage qu'elle n'ait pas été davantage mise en avant. Graphiquement, cela reste abouti, malgré cet étrange parti pris au niveau d'une mise en couleurs décidément terne, qui représente néanmoins la dualité entre les teintes de la nuit (Batman) et celles du clown (le Joker). Le Bruce Wayne de Marini est impeccable, et son Batman est toujours aussi musculeux, massif, puissant ; un redresseur de torts dont il n'y a guère de merci à espérer. À l'instar de la première partie, l'artiste ne lésine pas sur les scènes spectaculaires. La jouissive course poursuite du début et le choix de la Bat-Moto reflètent l'influence de la trilogie (2005-2008-2012) de Christopher Nolan. Et l'affrontement entre notre détective et les recrues du Joker est exemplaire, avec une magnifique planche en gaufrier qui met parfaitement en évidence le séquençage cinématographique de cette scène d'action. Marini produit, en moyenne, quatre à six cases par planche. Son découpage est classique, avec une utilisation régulière de la technique d'incrustation. Il n'a pu s'empêcher d'insérer un clin d'œil au "Scorpion".

Ce type d'exercice est à répéter. Marini propose une conclusion convaincante et satisfaisante à un diptyque globalement réussi. L'œuvre ne vient pas bousculer l'univers du Chevalier noir, mais peu importe, car le plaisir de lecture est indéniable.

Mon verdict : ★★★★☆

Barbuz