vendredi 10 novembre 2017

Grant Morrison présente Batman (tome 1) : "L'Héritage maudit" (Urban Comics ; juin 2012)

"L'Héritage maudit" est le premier volume d'un ensemble de neuf (dont un qui porte le numéro zéro), consacré à la période du scénariste Grant Morrison sur l'univers Batman. Ce tome-ci comprend les épisodes VO 655 à 658 (de septembre à décembre 2006) et 663 à 669 (d'avril à octobre 2007) du titre mensuel "Batman". Les #659 à 662 constituent une mini-série qui n'a pas été écrite par Morrison et n'ont donc pas été inclus dans le présent recueil.
Les scénarios sont de Morrison. Andy Kubert dessine la plupart des numéros, sauf le 663, confié à John Van Fleet, et le dernier arc, réalisé par J. H. Williams III. Outre Kubert, Van Fleet et Williams, Jesse Delperdang s'occupe de la majeure partie du travail d'encrage. La mise en couleur est de Dave Stewart ou Guy Major.
L'album est découpé en cinq chapitres, "Le Fils de Batman", "Les Trois Fantômes", "Bethléem", "Le Club des Héros", et la nouvelle illustrée "Au clown de minuit" (le #663 figurant en fin d'ouvrage).

Dans "Le Fils de Batman", le Chevalier noir affronte les Men-Bats ninjas de Talia Al-Ghul, décidée à développer l'empire du crime de son père Ra's. Elle a fait chanter le docteur Langstrom pour qu'il lui livre son sérum. L'ex-maîtresse de Batman lui réserve une autre surprise : son fils Damian. Dans "Les Trois Fantômes", le héros est sur la piste de trois anciens policiers dévoyés qui portent des costumes s'inspirant du sien. Le premier est évacué après s'être battu contre le Joker. Le second sème la terreur parmi les prostituées. Le troisième ne se montre pas, mais dans "Bethléem", Damian, devenu Batman dans une Gotham apocalyptique, lutte contre lui. Dans "Le Club des Héros", John Mayhew, fondateur du Club, invite ses membres, ainsi que Batman, sur son île privée, mais les retrouvailles tournent au cauchemar. "Au clown de minuit" est une nouvelle illustrée dans laquelle le Joker prépare une tentative d'évasion de l'hôpital psychiatrique Arkham...

Ces épisodes sont importants. Morrison conçoit trois récits distincts : une grande aventure internationale digne d'un "James Bond", une plongée dans les entrailles d'une Gotham glauque et sordide, et un huis clos, hommage au meilleur détective du monde qui rappelle invariablement "Dix petits nègres" (1939) d'Agatha Christie (1890-1976). L'auteur tisse la toile d'une intrigue d'ampleur et démontre ainsi qu'il a une vraie vision à long terme. L'idée de concrétiser l'existence du fils de Batman et d'en faire, plutôt qu'un allié pour Batman, une source permanente d'inquiétude, est géniale. Car l'arrivée de Damian dans la vie de son père est une bombe. D'emblée, le garçon sème le chaos au sein de la Bat-Famille. Tim Drake en fait les frais, ainsi que le Suaire, un super-vilain de troisième division. Morrison, avec la machiavélique Talia et le Gant noir, resserre l'étau autour du justicier masqué, et ce n'est que le début. Si la vedette de la première partie est Damian, insupportable à souhait, l'Écossais crée de nouveaux personnages, dont les Trois Fantômes ou la pulpeuse Jezebel Jet, au prénom chargé de références bibliques (et Morrison ne choisit jamais aucun élément de son intrigue au hasard), références que l'on retrouve dans le titre du #666 ("Bethlehem"). L'auteur compense les effets parfois d'une narration compressée avec une imagination débordante, une histoire riche en action, en spectacle, dont l'humour n'est pas absent, et un sens unique de la continuité. La nouvelle, verbeuse, démontre que Morrison est meilleur scénariste qu'écrivain.
Le trait de Kubert est d'un classicisme moderne : ses silhouettes sont musclées, les mâchoires carrées. Ses visages ne sont pas toujours réussis, et il exagère les expressions faciales. Le style graphique réaliste de Williams impressionne vraiment. L'artiste alterne découpage en gaufrier et découpages plus originaux, mais moins limpides. Van Fleet conçoit ses dessins par ordinateur. Ils sont soignés, mais froids.

La traduction d'Alex Nikolavitch est convenable. "Jezebel" est traduit, pas "Bethlehem" ; l'inverse aurait été logique. Notons, en vrac, une faute de genre, une de nombre, deux d'accent, et une coquille. Il est improbable que le texte ait été relu.

Après "Arkham Asylum" (1989) et "Gothic" (1990), "L'Héritage maudit" marque le début de l'ère Morrison sur l'univers du personnage de Batman. Le meilleur est à venir, mais l'imagination de l’auteur et l'importance de ces épisodes ne font pas de doute.

Mon verdict : ★★★★☆

Barbuz

2 commentaires:

  1. Présence16 novembre

    C'est l'un des rares comics que je me suis promis de relire, car il a fait partie des premiers quand j'ai recommencé à en lire et je pense que je n'en avais pas savouré toutes les nuances. Je me demande ce qui t'a conduit à ne pas mettre 5 étoiles : les dessins, la traduction ?

    Je garde un excellent souvenir des épisodes de JH Williams III, à la fois pour l'intrigue à la 10 petits nègres, mais aussi par le tour de force des illustrations, avec une manière différente de dessiner chacun des justiciers. A mes yeux, El Gaucho évoque du Howard Chaykin et Wingman évoque du Dave Gibbons.

    Je n'arrive pas à me souvenir s'il y avait d'autres références bibliques, à part Jézabel et Béthléem dans les épisodes suivants.

    RépondreSupprimer
    Réponses
    1. Non, ce n'est pas la traduction qui m'a retenu de mettre une cinquième étoile. C'est la narration très compressée de Morrison dans la première partie (aucune place pour l'émotion avec un tel rythme) et les dessins de Kubert, dont je n'apprécie pas le style graphique "carré" et musculeux.
      Par contre, "L'Île de Monsieur Mayhew", pris individuellement, mérite cinq étoiles à mes yeux.

      Supprimer