dimanche 21 janvier 2018

Alix (tome 8) : "Le Tombeau étrusque" (Casterman ; janvier 1968)

"Le Tombeau étrusque" est le huitième tome de la série créée par le Français Jacques Martin (1921-2010) en 1948. Cette histoire est prépubliée dans l'édition belge du "Journal de Tintin", entre novembre 1967 et mai 1968, puis Casterman (la maison a repris "Alix" à Le Lombard en 1965 et a réédité les cinq premiers tomes entre 1965 et 1973) l'édite en album en 1968. Cette bande dessinée comprend soixante-deux planches.
Martin est également célèbre pour d'autres séries, telles que "Lefranc", ou "Jhen". En 1991, il est hélas diagnostiqué d'une dégénérescence maculaire qui le rend quasiment aveugle et l'éloigne des tables de dessin dès l'année suivante. Il délègue alors le dessin à d'autres artistes et se fait assister à l'écriture.

À l'issue du tome précédent, Alix et les esclaves se révoltent, mais cèdent du terrain aux Spartiates. Résolus à tenter un baroud d'honneur, ils sont sauvés in extremis par l'intervention des légionnaires romains. Vaincue, la reine Adréa lui confie son fils Héraklion avant de périr dans les flammes de son palais.
Il fait très chaud, ce jour-là. Un long convoi se dirige vers Rome. Hommes et bêtes souffrent de la chaleur. Le préfet Lucius Valerius Sinner ordonne une pause et la troupe s'arrête au bord d'une rivière ; ses domestiques y installent une table pour le déjeuner. Le haut fonctionnaire profite de cet instant de paix, loin des troubles de la guerre civile, lorsqu'il remarque trois jeunes gens sur l'autre rive, prêts à lever le camp. Il s'agit d'Alix, Enak et Octave, qui ne savent pas s'ils ont en face d'eux des partisans de César ou de Pompée. Ils sont sur leurs gardes. Un serviteur de Sinner traverse le cours d'eau pour leur apporter des pains au miel. Alix le remercie et s'avance près de la berge pour rendre hommage au préfet, qui les reconnaît. Il se présente comme un ami de Jules César et leur propose de rentrer à Rome avec eux, mais Octave décline l'invitation, car César l'a chargé d'aller chercher sa sœur Octavie à Tarquinia...

Cet épisode est intéressant. C'est la guerre civile ; nous sommes en 49 av. J.-C. au plus tôt. Le contexte d'insécurité est évoqué dès la première planche. Plus que jamais, Alix fait partie des fidèles de César ; le consul lui confie la garde de son petit-neveu Octave (qui deviendra le premier empereur romain en 27 av. J.-C. sous le nom d'Auguste). Martin sous-entend que Rome est une fossoyeuse de civilisations, un leitmotiv déjà présent dans "Le Sphinx d'or" et "Le Dernier Spartiate". Pour la première fois, Alix parle de Rome en termes moins élogieux que d'habitude ; en planche 7, il rétorque à Octave que les partisans de César ne font pas plus quartier que ceux de Pompée. L'auteur revient sur l'esclavage sans s'y appesantir (planches 9, 11 et 12). Martin intègre un nouveau personnage féminin (historique) dans son intrigue, Lidia Octavia (Octavie), la sœur aînée d'Octave. Dans un scénario cohérent et solide, bien que présentant quelques longueurs vers la fin, Martin met Alix face à Brutus, un aristocrate qui dirige un groupe de cavaliers masqués, dont l'objectif est de semer la terreur dans la campagne et de profiter de la guerre civile pour faire renaître la civilisation étrusque de ses cendres. Outre l'évidente ressemblance des molochistes avec le Ku Klux Klan, le scénariste réutilise le culte de Moloch-Baal (voir "L'Île maudite"). Alix contre Brutus, c'est un affrontement entre deux caractères, deux façons de concevoir le monde - que tout oppose, peut-être trop. La noblesse du premier contraste avec l'âme sombre du second dans un mode très noir et blanc. Brutus (qui rappelle Alcidas) est dévoré d'ambition, autoritaire, cruel, passionné à la folie (son amour pour Octavia cause sa perte). En face, Alix, entre deux discours-chocs, se pose en leader magnanime qui enflamme les foules et les mène face aux molochistes ; là, Martin en fait trop. Notons enfin le préfet Pollion, bel exemple de corruption. Graphiquement, ce huitième album bénéficie du travail méticuleux et équilibré de l'orfèvre Martin. Quelques scènes au hasard des planches : les attaques nocturnes des molochistes, les représentations de la nécropole étrusque, pour laquelle l'artiste a reproduit le Sarcophage des Époux de la nécropole de Banditaccia, ou encore la course de chars, un classique. Découpage et lisibilité de l'action, silhouettes et visages, paysages, animaux et bâtiments sont soignés.

Malgré une dichotomie trop prononcée entre les deux principaux protagonistes, "Le Tombeau étrusque" est un album très réussi dans lequel un illuminé veut profiter de la guerre civile pour faire renaître la civilisation oubliée dont il est originaire.

Mon verdict : ★★★★☆

Barbuz

2 commentaires:

  1. En me replongeant dans cette série au travers de tes commentaires, je prends conscience que c'est la qualité de la reconstitution historique qui m'a détournée de la série, à un âge où je cherchais plus de l'aventure et des hauts faits qu'une approche plus rigoureuse et authentique. Il est vraisemblable qu'aujourd'hui je serais plus sensible aux qualités graphiques que tu mets en lumière.

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    1. Remarque très intéressante ; je me demande dans quelle mesure elle ne s'applique pas à moi aussi !
      Je trouve à "Alix" bien plus de vertus aujourd'hui qu'à l'époque ; certes, j'ai lu et relu la plupart des tomes, mais parfois avec une certaine appréhension, certainement celle de voir mon plaisir limité par l'abondance de références historiques.

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