dimanche 3 mai 2020

Bouncer (tome 4) : "La Vengeance du manchot" (Les Humanoïdes associés ; mai 2005)

Publié en mai 2005, "La Vengeance du manchot" est le quatrième tome de la série française de western "Bouncer", créée par Alejandro Jodorowsky et François Boucq ; bien que Jodorowsky l'ait quittée au neuvième volume ("And back", 2013), elle est toujours en cours à ce jour ; Boucq assure désormais le scénario, en plus du dessin. Les sept premiers volets sont sortis chez Les Humanoïdes associés, le huitième et la suite, chez Glénat
C'est Alejandro Jodorowsky qui a écrit le scénario de cet album de cinquante-quatre planches ; le Franco-Chilien est connu, entre autres pour "L'Incal", "Les Technopères" ou "La Caste des Méta-Barons". Les illustrations sont du Lillois François Boucq. Grand prix 98 de la ville d'Angoulême, il a travaillé sur "Little Tulip", "Le Janitor", "XIII Mystery", ou "Bouche du diable", par exemple. Il façonne la mise en couleur avec Sébastien Gérard

À l'issue du tome précédent, le shérif et ses associés soûlent le Bouncer. Ils le forcent à rendre son office. Deux jours après, Blabbermouth avertit que Garrack va assaillir le ranch Malone. 
Le Bouncer, l'air déterminé, galope à bride abattue en direction du ranch Malone ; arrivé près des lieux, il s'arrête et quitte sa monture à l'orée d'un sous-bois, qu'il traverse le plus discrètement possible. Hélas ! Garrack et ses sbires l'ont précédé et ont déjà commencé à s'organiser. Cooper est lui aussi présent. Garrack l'informe que le ranch est calme. Leurs hommes sont prêts et n'attendent que les ordres de Cooper pour donner l'assaut. Le patron précise ses consignes : aucun survivant, même ceux qui se rendent, ne laisser aucun indice afin que personne ne puisse remonter jusqu'à eux. Il décrète l'attaque. Garrack commande à ses spadassins de se déployer comme prévu, et sans le moindre bruit. Le Bouncer observe la scène, lorsque son attention est détournée par des bruits ; c'est son chien Mocho... 

Le tome précédent, "La Justice des serpents", s'était conclu de manière particulièrement cruelle, le Bouncer étant enivré par le shérif et ses associés, afin de le forcer à pendre la femme qu'il aimait et le grand amour de celle-ci, malgré leur innocence. "La Vengeance du manchot" démarre par un premier acte très dense qui fait toute sa saveur. Longue d'une trentaine de planches, soit plus de la moitié de l'album, cette partie pleine de furie s'inspire des classiques du western ou de l'histoire militaire tels que la bataille de Camerone ou le siège de Fort Alamo, toutes proportions gardées : des assaillants supérieurs en nombre bien armés d'un côté, contre des assiégés en petit nombre aux moyens réduits de l'autre. C'est, de par le nombre de victimes, l'affrontement le plus spectaculaire depuis le début du titre. Le Bouncer décide de venger Noémie. Malgré son enfance troublée et sa résilience aux coups du sort, rien ne laissait encore présager qu'il serait aussi implacable, prêt à s'exposer largement comme pour rappeler que la loi et l'ordre, dans cette terre sauvage où les hommes laissent libre cours à leur violence, ne sont pas des concepts universels, et qu'il faut être paré à agir sans tergiverser pour défendre sa vie et sa propriété. Puis le récit comprend une quinzaine de planches dans lesquelles Jodorowsky explore le passé de Bouncer, complétant ainsi, de façon pour le moins surprenante et insuffisamment cohérente, les événements contés dans "Un diamant pour l'au-delà". Mais même si ce tome n'est pas un modèle d'équilibre, l'auteur a suffisamment de métier pour développer une narration claire ; son entrée en matière et les quatre dernières planches, qui annoncent une suite explosive, le rendent passionnant. Quant au très qualitatif travail de Boucq, il s'intègre dans l'approche que l'artiste a définie pour cette série. Son trait réaliste se caractérise par une expressivité prononcée et une belle représentation du mouvement. Son encrage, discret et efficace, lui permet d'élaborer des "gueules" plus vraies que nature. Boucq compose entre trois et huit cases par planche, qu'il répartit en trois à quatre bandes ; son quadrillage est classique. Lorsque la narration est décompressée, il occupe toute la largeur de la bande, produisant ainsi un format panoramique qui se rapproche du fameux 16/9 ; cela, couplé à son sens de la perspective, rend possible la mise en valeur des paysages spectaculaires. Ses arrière-plans offrent un niveau de détail satisfaisant. Il place parfois les phylactères en gouttière pour dégager de l'espace dans ses cases, mais sans déranger la lecture. 

Bien que d'équilibre instable et comprenant une partie cousue de fil blanc, "La Vengeance du manchot" est un tome captivant et riche en action ainsi qu'en révélations étonnantes sur le passé du Bouncer, particulièrement de son enfance et sa jeunesse. 

Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz

2 commentaires:

  1. Puis le récit comprend une quinzaine de planches dans lesquelles [...] - C'est marrant, tel que tu l'as écris, l'impression que ça donne est que ça arrive comme un cheveu sur la soupe.

    En lisant ton article (implacable, prêt à s'exposer largement), ça m'a rappelé d'autres séries de Jodorowski (en particulier La caste du Métabaron) où les péripéties sont toujours extrêmes avec des horreurs terribles, comme si la dramaturgie se doit d'être excessive pour cet auteur, afin de provoquer une réaction, de pousser le lecteur dans ses retranchements, s'assurant ainsi qu'il réagisse, qu'il participe, qu'il se sente obligatoirement impliqué dans le récit.

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    1. C'est exactement l'impression que j'ai voulu donner. Ça m'a semblé décousu ; il y a comme un déséquilibre entre les différentes sous-intrigues, entre une fusillade qui dure trente planches et une seconde moitié qui doit être développée avec le reste.
      Cette "dramaturgie excessive" et ces "horreurs terribles" sont des ingrédients importants de "Bouncer". La fin du troisième tome m'a marqué, bien qu'il s'agisse plus de violence psychologique. En y réfléchissant encore, je me dis qu'il s'agit d'une bande dessinée dénuée non pas de tout héroïsme, mais de tout héros, le Bouncer étant plus un antihéros qu'un véritable héros.

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