samedi 25 avril 2020

Bois-Maury (tome 13) : "Dulle Griet" (Glénat ; août 2006)

"Les Tours de Bois-Maury" est une série en quinze volumes créée par le Belge Hermann Huppen, et dont le titre a évolué en "Bois-Maury" à partir du onzième tome. "Dulle Griet", le treizième, est un album à la couverture cartonnée de quarante-six planches, sorti dans la collection "Vécu" de Glénat (août 2006). 
Yves H. a rejoint son père sur cette série avec "Rodrigo" ; c'est lui qui écrit ce scénario de "Dulle Griet", tandis qu'Hermann produit la partie graphique (dessin, encrage, mise en couleur). 

À Bruges, au début des années 1560, par une nuit de pleine lune. Le jeune Toone Devos se promène sur les toits des maisons de la ville. Il pince les cordes de son luth, et entame une mélopée contant l'amour entre la lune ("Seigneur Maan") et la mer ("Dame Zee"). Une chouette effraie passe non loin de lui en volant. En bas, Griet, une femme entre deux âges, un panier de pommes au bras, aperçoit le volatile : cela signifie que son Hugo, son amour est de retour ! Elle abandonne ses provisions et court le retrouver, au désespoir de Tinne, sa fille, à qui elle avait pourtant promis de l'oublier. Tinne se lance à sa poursuite, mais est interceptée par Toone, son amoureux, qui, moqueur, lui rappelle que ces sous-bois sont peuplés de brigands. Tinne demande qu'il la lâche ; ce démon de Hugo, qui a emprisonné l'esprit de sa mère pour en faire ce qu'il veut, est revenu ! Cet échange animé est interrompu par un cavalier chauve vêtu d'une robe de bure ; il clame d'abord que "le diable est descendu en cette pauvre terre de Flandre" et que "la papauté est sa catin", et ajoute qu'il cherche la maison de Renaet Devos. Toone répond à l'inconnu que Renaet est son père ; il peut le conduire, mais gare à lui s'il vient lui chercher misère. Le voyageur se veut rassurant, car ce qu'il apporte à Renaet a tout pour le réjouir, pour peu qu'il apprécie "les choses terrestres". Il raconte encore qu'il en a lui-même perdu le goût, il y a bien des lunes... 

De tous les albums, "Dulle Griet" est celui qui a eu la genèse la plus longue : il aura fallu attendre cinq ans. Avec "Sigurd", c'est celui qui emprunte le plus largement au registre fantastique. Les lecteurs, plus de deux siècles après le soleil de Castille de "Rodrigo", retrouvent un descendant des Bois-Maury, mais dans la rudesse de l'hiver flamand. Cette histoire se déroule à Bruges ; ce n'est pas clairement précisé, mais une recherche permettra d'identifier l'église Notre-Dame. Il s'agit, une nouvelle fois, d'un récit dans lequel le chevalier de Bois-Maury n'a pas le rôle principal. Il y est néanmoins soumis à une caractérisation et un traitement particulièrement inattendus. Il est plus vieux, blessé, errant, seul, et ruiné, semble-t-il (les auteurs dévoilent quelques bribes d'informations sur le château ancestral). Et, surtout, il est prêt à tout pour financer son projet, comme si la probité de la lignée s'était diluée avec le temps. Possédé par sa quête, il ne prête guère attention aux changements de l'époque, à ces événements dont l'ampleur dépasse ses propres ambitions ; il n'en est qu'un témoin, distrait et passif. Complexe, "Dulle Griet" offre plusieurs couches de lecture. Il y est question de religion, de la répression du luthéranisme en Flandre, menée par un prévôt aux ordres de la couronne d'Espagne. Qui dit répression, dit résistance ; le personnage de Toone Devos est certainement une incarnation de la version flamande de Till l'Espiègle qui se dresse contre l'occupation espagnole. C'est évidemment un hommage à l'œuvre de Pieter Brueghel l'Ancien (1525/1530-1569). Le titre est une référence au tableau du même nom ("Margot la folle" en français), daté de 1562-1563. Les lecteurs pourront s'essayer à retrouver les créatures du tableau (la "bouche de l'enfer", le poisson, les petits démons, etc.) dans les planches. En observant la vie quotidienne par l'œil d'un peintre de génie, les auteurs s'amusent à mêler imaginaire et réalité. Enfin, l'antagoniste serait, selon un article, le Hugo de "Reinhardt", dans une caractérisation différente. L'étymologie germanique du prénom n'indique-t-elle pas qu'il signifie "esprit" ? L'alphabet secret utilisé ici n'a pas été identifié ; il s'agit probablement d'une invention d'Hermann. La chouette effraie ou "dame blanche", elle, symbolise l'hérésie. Graphiquement, la diversité des atmosphères étonne, avec une intrigue couvrant plusieurs saisons, et une quarantaine de planches de scènes nocturnes ou en pénombre, souvent en trichromie ; les compositions d'Hermann soulignent son sens de l'expressivité, de la perspective et d'un détail sans surcharge. 

Entre folklore, légende, et conte fantastique, "Dulle Griet" est un épisode à part dans la série, à voir comme un hommage à la Flandre, et à Pieter Brueghel l'Ancien et à l'école flamande, qui auront été des sources d'inspiration majeures pour Hermann. 

Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz

2 commentaires:

  1. J'ai lu ton article avec de plus en plus d'étonnement au fur et à mesure. Je ne m'imaginais pas qu'un album de la série, écrit par Yves H., puisse être aussi ambitieux, entre reconstitution historique, luthéranisme, hommage à Pieter Brueghel l'Ancien, et transcription de la réalité interprétée par une personne la voyant avec la mythologie de la foi.

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    1. Je ne sais pas quel rôle joue Hermann dans la "seconde saison" de cette série. Il est plus que probable qu'il donne quelques idées pour les scénarios. Je pense aussi que les auteurs voulaient situer au moins une histoire de la série sur le sol "belge" (entre guillemets, puisque la Belgique n'existe pas encore, bien entendu).
      J'ai été surpris de retrouver le personnage de Hugo - si c'est bien le même. Il y a dans cet épisode une utilisation sans complexe du registre fantastique et surnaturel, jusqu'à la représentation du malin (ou de l'un de ses représentants) et son intervention dans les affaires terrestres. Franchement surprenant, tout comme cette partie graphique majoritairement en trichromie.
      Pour moi, c'est vraiment une grande série. Il me reste les deux derniers tomes à commenter.

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