mercredi 19 mars 2025

James Bond : "Casino Royale" (Delcourt ; avril 2020)

"Entourez-vous d'êtres humains, mon cher James. Il est plus facile de se battre pour eux que pour des principes."


Intitulé "Casino Royale", cet album est un hors-série du titre "James Bond", qui est en cours de publication chez Delcourt (en tout cas, il l'est à ce jour, bien que Delcourt accuse un retard dans les adaptations qui laisse présager un désengagement ; mais gageons que l'arrivée de Garth Ennis au scénario va changer la donne). "Casino Royale" est paru dans la collection Contrebande, entre le cinquième tome, "Black Box" (mai 2019) et le sixième, "Corps à corps" (novembre 2021). C'est un ouvrage relié - aux dimensions 19,1 × 28,4 centimètres, avec une couverture cartonnée - qui compte précisément cent cinquante-trois planches (les pages ne sont pas numérotées), toutes en couleurs. En guise de bonus, une postface de deux pages, écrites au nom de la Ian Fleming Publications Ltd (son auteur n'est pas explicitement crédité). En version originale, "Casino Royale" est sorti chez l'éditeur nord-américain Dynamite Entertainement en octobre 2017, sous le même titre.

Il s'agit d'une adaptation en bande dessinée de "Casino Royale", de Ian Fleming (1908-1964). Elle a été conçue et écrite par Van Jensen, un auteur nord-américain qui a surtout été scénariste pour des franchises DC Comics telles que Flash et Green Lantern. Son compatriote Dennis Calero signe les crayonnés et l'encrage. Calero a œuvré chez Marvel sur quelques titres (principalement "X-Factor"). La mise en couleurs a été confiée à l'Irlandais Chris O'Halloran, qui a de nombreuses références à son actif et qui a déjà travaillé sur le personnage de James Bond. Enfin, la splendide couverture a été réalisée par la Britannique Fay Dalton.

Résumé des premières planches

Royale-les-Eaux, France, au Casino Royale. Il est trois heures du matin ; malgré tout, les joueurs se pressent autour des tables enfumées. Parmi eux, James Bond, qui commence à ressentir une certaine fatigue. Connaissant ses limites, il préfère donc se retirer avant de commettre des erreurs dues à une concentration défaillante. Il repense à la performance de Le Chiffre, qui a gagné deux millions au baccarat. Lui-même a augmenté ses gains de trois millions en deux jours. Il imagine la réunion du comité de direction du casino, le lendemain matin. Le Britannique se rend à la caisse. Il réfléchit aux moyens impossibles qu'il faudrait réunir pour braquer le casino : dix hommes entraînés et prêts à tuer un ou deux employés. Impossible. Il en conclut que Le Chiffre n'a pas l'intention de cambrioler le casino. Une fois sorti, il respire un grand coup avant de se diriger vers l'hôtel ; il est curieux de savoir si sa chambre a été fouillée... 

Contexte historique

"Casino Royale" est le premier roman de Fleming à mettre en scène le personnage de James Bond. L'œuvre est écrite en 1952 et publiée en 1953. C'est alors Winston Churchill (1874-1965) qui est Premier ministre au Royaume-Uni, tandis qu'en France, le président Vincent Auriol (1884-1966) ne peut que subir les aléas de l'instabilité gouvernementale chronique de la Quatrième République (1946-1958). Joseph Staline (1878-1953) est toujours vivant et la guerre de Corée n'est pas terminée. La guerre froide n'en est encore qu'à ses débuts, en quelque sorte, mais continue à présager le pire, ce qui explique peut-être le sévère mépris anticommuniste sous-jacent de ce premier roman.

Nature de l'adaptation

L'intrigue repose sur le modèle de l'implacable face-à-face. "Casino Royale", au fond, comprend déjà le schéma directeur des autres romans à venir : un méchant impitoyable qui va obliger Bond à puiser dans ses ressources aussi bien physiques que psychologiques dans l'espoir de survivre et de remporter la bataille qui lui a été confiée par les têtes pensantes de Londres. En fait, il s'avère que ce face-à-face est double et que le plus important n'est peut-être pas celui qu'il joue contre Le Chiffre. Une seule histoire, mais dont les deux fils sont étroitement entremêlés, dans une ambiance de roman noir sur fond de guerre de l'ombre.

Cet esprit a été suivi à la lettre par Jensen, qui parvient à proposer une adaptation aussi fidèle que possible au roman, y compris ce sens de l'humour particulier. Pas question de relecture ici, on est dans le respect de l'œuvre originelle. Il est certain que l'auteur a procédé à des coupes claires dans le texte de Fleming, mais le résultat est aussi convaincant qu'équilibré. Les auteurs réussissent notamment à retranscrire la terrible tension de la partie de baccarat avec un irrésistible brio : impossible d'arrêter la lecture à ce passage-là ! Même remarque concernant l'effort pédagogique d'explication du célèbre, mais complexe jeu de cartes.

La narration repose sur un style assez particulier du fait de la variété du rythme. La linéarité est indéniable (même s'il y a une ou deux analepses), mais ses effets sont gommés par de courtes séquences lors desquelles Bond se livre à des exercices d'observation et de déduction. Les quelques scènes d'action (elles sont peu nombreuses, contre toute attente) l'allègent considérablement, là encore.

Les auteurs ont une trouvaille intéressante, qui rend la lecture encore plus captivante : ils utilisent des cartouches ou plutôt des incrustations qui retranscrivent les observations et déductions de Bond. Cette astuce narrative sert à ponctuer les images, telles des animations qui viennent dynamiser les scènes choisies et permettent au lecteur de s'immiscer dans le cerveau de l'agent. 

Lieux et temps

L'action se déroule à Royale-les-Eaux, en France. Royale-les-Eaux est une station balnéaire imaginaire que les indications précisées par l'auteur placent tour à tour en Seine-Maritime, dans le Pas-de-Calais ou dans la Somme, mais dont la location exacte n'a guère d'importance ; l'intrigue aurait pu se dérouler dans n'importe quelle station balnéaire dotée d'un casino. 

Il n'y a que quatre lieux principaux, dans "Casino Royale" : 1) l'hôtel et le casino, bien sûr, 2) la villa isolée, où Le Chiffre emmène Bond, 3) l'hôpital et 4) la maison d'hôtes, où Bond et Vesper Lynd passent plusieurs jours. Chacun de ses endroits correspond à un acte de l'intrigue, de manière plus ou moins précise. L'hôtel et le casino sont le théâtre de la bataille dantesque entre Bond et Le Chiffre. La villa isolée est le lieu où le Chiffre prend sa revanche sur Bond et lui inflige une copieuse punition. L'hôpital provoque une introspection et une crise de conscience du convalescent. Enfin, la maison d'hôtes sert de cadre au dénouement et à l'épilogue. Certaines séquences se déroulent dans d'autres endroits (par exemple : les bureaux du MI6 à l'occasion d'une analepse qui explique les raisons de la mission, ou quelques scènes en extérieur, idem), mais elles restent courtes. 

L'intrigue s'étend sur un total de quatre à cinq semaines. Elle se découpe en une première phase très condensée, qui s'étale sur une poignée de jours, quatre à cinq maximum - si l'on ne tient pas compte des analepses. Puis vient la convalescence de Bond, qui dure trois semaines et pendant laquelle l'agent laisse libre cours à son introspection. Enfin, la dernière partie, qui se joue sur quelques jours, peut-être une semaine ou une dizaine, mais qui se découpe de façon moins précise, plus lâche dans le temps.

Thèmes

C'est toute une époque, ces casinos. Fleming revient sur leur faune, mais ne s'attarde pas à en produire une analyse sociologique ; là n'est pas le propos. Par ailleurs, ce ne sont pas les thèmes qui manquent. C'est plutôt du côté de l'anticommunisme qu'il faut chercher, car "Casino Royale" est bien un pamphlet. Les méthodes utilisées par Le Chiffre et ses sbires sont du même niveau que celles du crime organisé : chantage, torture, coercition, attentats et assassinats. Le communisme apparaît comme un agent de la corruption. Ces gens-là n'ont aucun respect pour leurs hommes, en témoigne le sacrifice des Bulgares. D'ailleurs, et c'est intéressant, chaque mort de l'histoire est le fait de Le Chiffre ou du SMERSH.

Cela étant, le lecteur pourra penser que cette vision des choses est probablement manichéenne et que les espions britanniques ne valent guère mieux. Ici, en tout cas, ils gardent les mains entièrement propres ; c'est peut-être la seule histoire dans laquelle Bond ne tue personne. Est-ce pour cela que leurs services ont toujours un train de retard ? Fleming, en revanche, laisse sous-entendre que les Français ont recours à la torture pour faire parler le troisième agent bulgare. Mesquin petit coup de griffe de la part de cet authentique représentant de la perfide Albion ?... 

"Casino Royale" est surtout une histoire d'amour, bien entendu. Fleming expose toutes les incompréhensions qui existent entre hommes et femmes. L'incontournable phase de séduction, la montée des désirs, le refus, les vœux exaucés, les projets et les promesses, puis les non-dits, les mensonges avant l'irrémédiable éloignement, annonciateur de la fin. Un idéal impossible ?

Une autre dimension est évoquée : la virilité. L'agent britannique a été sauvagement torturé et le Chiffre s'est acharné sur la zone la plus sensible. Bond craint de ne plus pouvoir être le même. Il refuse alors - ce qui est compréhensible - de ne plus voir celle qui a conquis son cœur. Durant sa convalescence, le Britannique opère une remise en question ; le doute s'installe en lui. Fleming veut-il nous dire que les services de son pays ne sont qu'une meute de chats castrés en proie à des questions existentielles ? Rien n'interdit de l'envisager.

Les rapports de l'agent avec sa hiérarchie sont également questionnés. M et les autres conçoivent et approuvent les missions, mais ils semblent tellement éloignés du terrain. Il n'y a pas l'ombre d'un cordon ombilical ici. N'en doutons pas : l'agent est livré à lui-même et à ses coéquipiers.


Personnages

Comme pour beaucoup de personnages culte, tous les ingrédients (ou la plupart) sont présents dès le départ. Le lecteur retrouve en effet tout ce qui fait l'essence du célèbre agent : son sang-froid, sa maestria au jeu, et son goût pour les jolies femmes et les belles voitures (cette balade en Bentley Blower au clair de lune témoigne de la relation qu'il a avec son véhicule, qui est d'ailleurs "son seul passe-temps"), et la bonne chère (foie gras et langouste, sans oublier son légendaire cocktail). Bond, c'est un épicurien tout en retenue, en contrôle de soi : vu le niveau de risque de son métier, ne rien se refuser - ou presque - semble une évidence, mais il ne faut pas laisser apparaître la moindre faiblesse.

Lorsque Fleming l'invite à découvrir les mécanismes de la psyché de son héros, le lecteur constate une bonne dose de misogynie (ou une certaine condescendance à l'égard des femmes), un conditionnement qui n'est pas sans faille - car il y a comme une envie d'autre chose - et une force mentale qui lui procure une résistance peu commune à la douleur. Le naturel garde le dessus, car Bond est d'abord un soldat qui parvient à discipliner son esprit autant que son corps.

Dans ce premier roman, le héros n'est pas à son avantage, en tout cas. Il ne remarque pas les deux espions installés à l'étage ; les Bulgares le ratent de peu ; il n'évite la banqueroute à la table de baccarat que grâce à ses amis de la CIA ; il tombe dans le piège de Le Chiffre ; il ne doit son salut qu'au SMERSH, l'ennemi de son ennemi ; et il comprend à la fin qu'il a été dupé tout du long.

Le Chiffre est, de toute évidence, une indéniable ordure : un bourreau et un tortionnaire qui est obsédé et ne parvient pas à s'arrêter. Un authentique sadique. Le lecteur comprend très rapidement qu'il lui sera absolument impossible de ressentir la moindre espèce d'empathie pour ce personnage-là - ce qui le rend particulièrement réussi en tant que méchant.

Quant à Vesper Lynd, si le lecteur ne connaît pas l'histoire, comment peut-il en soupçonner le dénouement ? Elle a tout de la compagne idéale selon les critères de Bond : attirante, mais réservée. Bien que trop discrète - et trop fragile - pour être une véritable femme fatale (elle ne correspond pas aux stéréotypes, d'ailleurs), il n'en reste qu'elle demeure celle par qui le scandale arrive.

"Casino Royale" compte peu de personnages secondaires. Le plus développé d'entre eux est le Français René Mathis, du Deuxième Bureau, bien sûr, avec son imparable sens de l'humour et sa lucidité sans concession. Felix Leiter a un indéniable côté boyscout ; il sert surtout de faire-valoir. M est à peine exploité, mais il n'en faudrait pas plus. Les autres - à l'exception du tueur du SMERSH, qui est une incarnation sans visage de ce que représente le communisme - sont plus des figurants que des seconds rôles.


Dimension graphique

S'il y a bien un aspect qui pourra (éventuellement) restreindre le degré de satisfaction, c'est le dessin. Le style de Calero sera qualifié de réaliste et minimaliste, avec un encrage abondant et un recours fréquent aux aplats de noir. Vu l'aspect minimaliste, le lecteur ne s'attarde pas (assez) sur les cases dépouillées et concentre toute son attention sur l'atmosphère et l'intrigue. Ce parti pris sied comme un gant au ton de l'histoire.

Mais ce choix a un effet indésirable : certaines cases sont assez difficiles à déchiffrer, certainement à cause de l'absence de détail ou de celle de la représentation du mouvement. Par ailleurs, certaines compositions sont complètement loupées, sans doute du fait d'un défaut de précision des crayonnés ou d'un encrage qui ne souligne pas suffisamment le détail. Ainsi l'assiette de Bond à la fin du sixième chapitre (du foie gras et de la langouste, pourtant) ne fera-t-elle envie à personne, pas même aux plus gourmands. En revanche, les cartes à jouer et la roulette - par exemple - sont d'un réalisme supérieur, tout comme la silhouette de la Bentley. Il est probable que l'artiste - jusqu'à preuve du contraire - ait utilisé certains logiciels de création graphique pour ces détails ; une hypothèse qui reste à confirmer.

Calero semble parfois s'être inspiré de personnages réels pour les besoins de l'album. Son Bond ressemble peut-être plus à Michael Fassbender qu'à Hoagy Carmichael (1899-1981), en qui Fleming voyait un modèle pour son personnage. Peut-être certains verront-ils dans Vesper Lynd un peu d'Elizabeth Taylor (1932-2011). Leiter, lui, a le visage de Jack Lord (1920-1998). Au gré des pages, le lecteur pourra (croire) reconnaître Jean Dujardin ou Roger Moore (1927-2017). L'exercice n'est guère évident, car le coup de crayon de Calero présente un autre défaut récurrent qui pourra occasionnellement entraver le plaisir de lecture : les visages à géométrie variable.

La couverture de Dalton, en revanche, avec ce Bond qui fixe le lecteur d'un œil inquisiteur, presque torve, est remarquable ; comme si l'agent était le seul à être conscient de l'enjeu réel de la partie, alors que les autres joueurs ou les curieux sont entièrement focalisés sur le spectacle de la table de jeu.

Traduction

Dans l'ensemble, la traduction - elle est signée Laurent Queyssi - est très satisfaisante. S'il faut être tatillon, on regrettera une phrase avec une ponctuation impropre et une autre avec une jolie faute de conjugaison. En dehors de cela, le travail de Queyssi est très convaincant.

Conclusion

Cette bande dessinée est une adaptation fidèle du roman "Casino Royale", dans les limites imposées par le médium, bien évidemment. Replonger dans l'esprit de cette première histoire par l'intermédiaire de cet album est une très bonne façon de revenir à la quintessence du personnage de Fleming. En outre, il y a cette atmosphère nocturne, entre violence et tristesse, parente proche du roman noir, que seuls les très grands livres d'espionnage peuvent engendrer. La partie graphique est parfois bancale, certes, mais le plaisir de lecture est présent, et bien présent.


Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz 

James Bond 007, Le Chiffre, Vesper Lynd, René Mathis, Felix Leiter, M, Royale-les-Eaux, SMERSH

lundi 17 février 2025

Michel Vaillant, nouvelle saison (tome 1) : "Au nom du fils" (novembre 2012)

Intitulé "Au nom du fils", cet album est le premier tome d'une série dérivée - ou une relance, plutôt - de "Michel Vaillant". Il est sorti en novembre 2012 chez Dupuis, via Graton Éditeur. C'est un ouvrage relié - aux dimensions 22,5 × 29,5 centimètres, avec une couverture cartonnée - qui compte précisément cinquante-quatre planches, toutes en couleurs. 

Philippe Graton et le Namurois Denis Lapière ont cosigné le scénario. Fils de Jean Graton (1923-2021), Philippe participait déjà à l'écriture des derniers tomes de la série principale. Lapière, lui, est un auteur chevronné, qui avait déjà travaillé sur "Michel Vaillant", mais aussi sur "Tif et Tondu" et "Les Tuniques bleues", entre beaucoup d'autres. Pour la partie graphique, Graton fils a recruté les dessinateurs français Marc Bourgne et Benjamin Benéteau. Dans une spécialisation du travail qui pourra rappeler "Ric Hochet", Bourgne (voir "Barbe-Rouge" ou encore "Alix origines") réalise les story-boards et les personnages, tandis que Benéteau (cf. "Alter ego") est chargé des décors et des véhicules. La mise en couleurs a été composée par Christian Lerolle, et celle de la couverture par Sébastien Gérard


Relance d'une série culte 

"Michel Vaillant", c'est d'abord une série-fleuve : soixante-dix albums qui s'étalent sur un demi-siècle. Le premier - "Le Grand Défi" - sort en 1959 (sa prépublication débute en 1957) et le dernier - "24 Heures sous influence" - en 2007. Au début des années 2010, Philippe reprend "Michel Vaillant" avec la bénédiction de son père. "Nouvelle saison" - ou parfois "Saison deux" - réutilise les grands ingrédients et personnages de la série, qu'elle dépoussière et remet au goût du jour. 

Plutôt que de mettre la course automobile au centre de tout, Graton et Lapière imaginent une saga familiale d'ampleur. La famille est ainsi au centre de tout, peut-être même devant la facette sportive, ou au moins à égalité. Les scénaristes n'oublient pas que l'écurie Vaillante est une entreprise, avec tout ce que cela implique ; des orientations importantes sont ici décidées. En général, les auteurs français de bande dessinée se méfient du capitalisme à l'anglo-saxonne, et ceux-ci n'échappent pas à cette règle. Aussi le lecteur n'est-il point dupe : lorsque Vaillante signe un partenariat avec Ethan Dasz, un grand entrepreneur nord-américain (a priori), il entrevoit forcément des développements peu positifs pour l'entreprise française. 


Personnages

Ils sont l'une des réussites de cet album, bien que les auteurs forcent parfois un peu le trait. Mais le lecteur s'attache rapidement à eux. Un patriarche - Henri - au crépuscule de sa carrière et peut-être de sa vie. Irascible, l'homme rejette viscéralement les changements qui s'annoncent ; parmi ceux-ci, la voiture électrique, au risque de faire de son entreprise une organisation dépassée. Les préoccupations causées par les nouvelles tendances en matière de mobilité semblent le contrarier vivement, en témoigne sa réaction à la suite des initiatives d'Élisabeth, sa femme. Enfin, même les innovations au sein de sa cuisine le dérangent (planche 6). Tout est fait (c'est peut-être trop en si peu de cases, d'ailleurs) pour indiquer au lecteur qu'Henri Vaillant, s'il reste un personnage de premier plan dans le monde de la course automobile, n'est plus vraiment de son temps. 

Michel Vaillant a la quarantaine triomphante, mais en apparence seulement. Son retour à la compétition est remarquable, mais il a moins de pouvoir décisionnel que son frère au sein de l'entreprise. En outre, il ne voit pas son fils se détourner de la famille et se désintéresser des projets que sa femme Françoise et lui avaient imaginés pour leur rejeton. Enfin, il cède à son impulsivité et montre qu'il est capable de tout envoyer bouler sur un coup de tête ; comme une révélation brutale qui ne peut plus le retenir et l'enjoint à suivre ses sentiments. Michel oscille donc entre passion et devoir, et semble éprouver des difficultés à trouver le juste milieu entre la tête et le cœur, sans oublier que son couple même semble menacé… 

Françoise est le personnage féminin le plus important dans une saga où il en a plus que dans d'autres monuments de la bande dessinée franco-belge. Il est évident qu'elle accorde beaucoup d'importance au succès de l'entreprise. Peut-être plus qu'elle n'a d'empathie pour son fils ? 

Quant à l'aîné, Jean-Pierre, c'est un peu le roc, le successeur en puissance (sans s'imposer), celui qui gère les problèmes de l'entreprise au quotidien. C'est lui qui est amené à prendre toutes les décisions concernant l'avenir de l'écurie. 

Il y a également ce nouveau partenaire en affaires, Ethan Dasz (un nouveau personnage), un homme intelligent et stratège, mais qui est encore un peu trop lisse pour être véritablement inquiétant. Cependant, le lecteur sent bien que Dasz incarne probablement le ver dans le fruit. 

Enfin, le fils de Michel : Patrick. D'abord invisible, puis longtemps insaisissable. L'adolescent ne se dévoile que lorsque son père commet l'inimaginable pour le retrouver – aussi grâce à l'aide d'une camarade de classe. Selon toute vraisemblance, ce garçon à la tête bien faite a bien l'intention de suivre son propre chemin. 

Les personnages secondaires sont nombreux et crédibles. Ils sont plus que fonctionnels ; Richard Trousseau, par exemple. Bien qu'ils interviennent de façon toujours un peu convenue, il y a là quelques personnages réels, dont Éric Nève (en planche 15) et Jean-Louis Dauger (en 18). Ce mécanisme permet aux auteurs d'accentuer le réalisme de la série et de l'ancrer dans cet univers qui la caractérise depuis plus d'un demi-siècle. 



Thèmes

Évidemment, l'intrigue tourne autour de la Vaillante et son retour au plus haut niveau de la compétition. Mais cette intrigue-là est reléguée au second plan pour creuser la facette familiale. Parmi les thèmes, la question de la succession – celle d'Henri Vaillant – se pose de façon tout à fait naturelle, les auteurs insistant sur ses idées parfois rétrogrades du bonhomme. Les allusions de Dasz lors de la signature du contrat sont d'ailleurs à peine voilées (planche 12). L'écologie s'invite ainsi (très timidement) dans la saga. 

Évidemment, il est question des priorités d'une vie humaine. C'est là que le lecteur percevra un début de désaccord entre Michel et Françoise. De toute évidence, leur carrière et l'entreprise comptent encore beaucoup pour lui comme pour elle. Mais leur conception de l'éducation de leur enfant unique semble diverger. Françoise reste persuadée du bien-fondé de leur méthode (résumée un peu cyniquement, celle-ci consiste à envoyer l'adolescent encombrant dans une pension pour enfants de foyers très aisés afin de le préparer à reprendre l'entreprise), tandis que Michel doute et perçoit un besoin d'amour auquel il finit par céder. 

Le lecteur pourra établira un parallèle entre le legs d'Henri Vaillant et celui de Jean Graton. Il pourra peut-être aussi aller jusqu'à s'interroger sur l'éventuelle part autobiographique de cet album : Jean Graton étant devenu un monument de la bande dessinée franco-belge, quelle place laissait-il à son fils dans sa vie ? 

Enfin, Graton et Lapière évoquent aussi les déboires d'entreprises familiales en mal de financement pour se lancer dans des activités coûteuses. Vaillante, bien qu'encore prospère, doit désormais se tourner vers des financements étrangers pour rester pertinente, à ses risques et périls. 


Style narratif 

Le ton est très réaliste, si jamais il fallait encore le préciser. Cela n'empêche pas quelques traits d'humour qui feront sourire le lecteur. Les auteurs parviennent à créer une atmosphère de mystère réussie autour de l'absence de Patrick et de ses explications. 

Plutôt que de multiplier les lignes narratives, Graton et Lapière n'en gardent qu'une principale, mais ils exploitent deux sous-intrigues (le retour à la compétition et la famille) et opèrent des allers-retours incessants entre elles. Entre cela et quelques rebondissements bien sentis, la linéarité n'a pas le temps de s'installer ; en tout cas, le lecteur ne la perçoit aucunement au long de ces cinquante et quelques pages. Les scénaristes utilisent parfois un autre fil conducteur (développé à partir des rencontres entre Jean-Pierre et), mais ce sont toujours des épisodes relativement courts. Le développement est bien linéaire, en tout cas ; aucune analepse.

À partir de cette réflexion, il est intéressant de noter que les références aux soixante-dix épisodes précédents sont absentes. Cela permet à un néophyte qui ne connaît que l'essentiel de s'immerger facilement dans l'histoire sans s'inquiéter de références lointaines. 

La narration est intelligente. Par exemple, dans les planches 7-8, le lecteur se retrouve vraiment immergé dans une discussion parfaitement plausible entre experts du marché de la production d'automobiles de course. Le texte est efficace (le vocabulaire est bien choisi) et ne suscite aucun ennui, au contraire, puisqu'il établit de façon très crédible un contexte économique sérieux autour de l'entreprise familiale. Cette remarque s'applique aux aspects techniques (de mécanique) des dialogues également ; le lecteur n'est d'ailleurs jamais perdu, tout est compréhensible, même sans l'aide d'un glossaire spécialisé. 

En revanche, il y a plusieurs passages où le texte est particulièrement fourni, sans être indigeste pour autant. Mais cela pourrait décourager ceux qui n'y sont pas habitués. 



Partie graphique 

Le registre de Bourgne et Benéteau est celui du réalisme, dans un style représentatif de l'école de Bruxelles : aucune exagération dans les physionomies ou les physiques, des postures naturelles, une densité élevée de détail (mais sans surcharge), peu (voire pas) d'ombres, un soin tout particulier apporté aux bâtiments (et aux circuits) et aux véhicules (ils sont parfaits – faut-il le préciser ?). 

La toute première case est très intéressante. Une reproduction - à l'identique (mais sous une météo plus clémente) - d'une photographie du circuit de Monaco, à l'occasion d'un grand prix. Quelle stupéfiante reproduction, qui montre tout le talent du décoriste ! La suivante impose le respect elle aussi : un zoom arrière à partir de l'écran de télévision, qui s'achève sur un salon meublé avec goût. Les lecteurs apprécieront cette belle représentation de la vitesse, par une combinaison de lignes horizontales et d'onomatopées grandissantes. De même, ils s'exclameront devant le détail du salon des Vaillant (les tableaux, le tapis, la plante, les poutres apparentes, les rideaux). 

Le travail de Bourgne n'est pas en reste. Des personnages immédiatement identifiables, une variété suffisante des physionomies, des expressions faciles travaillées et appropriées. Les fanas de comics pourront penser que Michel Vaillant a un physique qui doit beaucoup à Superman - le visage plus allongé et les yeux bruns (Superman les a bleus), mais la "gueule" est là : mâchoire affutée, cheveux noirs avec une mèche (en forme de "s" sur le front) et sourire irrésistible.

L'artiste utilise un encrage généralement léger, qu'il accentue à coups d'aplats de noir lorsqu'il estime que l'effet est nécessaire pour souligner la tension d'une scène. 

La mise en page est classique, sans fioritures (aucun insert n'est utilisé, par exemple, ce qui est même étonnant vu le dynamisme que peut apporter cette technique), avec une recherche d'équilibre entre horizontalité et verticalité et des cases qui occupent toute la largeur de la bande lors des séquences de course. À vue de nez, les planches doivent comprendre entre six et huit planches en moyenne. 

Si les compositions peuvent pécher çà et là par un aspect parfois un brin figé, les amateurs se réjouiront néanmoins de ce coup de crayon net, propre, précis et sans hésitation. C'est élégant, c'est soigné et c'est parfaitement lisible, point important pour les scènes de course. 


Conclusion 

Graton, Lapière, Bourgne et Benéteau proposent avec "Au nom du fils" un premier album qui déroule une intrigue prometteuse, enrichie par une belle abondance de thèmes vraiment intéressants, entre saga familiale, compétition sportive et conflits d'intérêts économiques. Cette nouvelle saison ne présente aucune révolution (ça serait aussi inapproprié que suicidaire d'un point de vue commercial), mais une évolution bien pensée qui remet la franchise au goût du jour avec un brio certain. 


Mon verdict : ★★★★☆

Barbüz, pour Askear
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz 

Michel Vaillant, Vaillante, Henri Vaillant, Françoise Latour, Patrick Vaillant, Ethan Dasz, Jean-Pierre Vaillant, Élisabeth Vaillant, Jean-Michel Vaillant, Askear

lundi 10 février 2025

Blake et Mortimer (tome 30) : "Signé Olrik" (Blake et Mortimer ; octobre 2024)

"Bien sûr, aucune preuve historique ne vient étayer ces récits."

Un nouvel article coécrit par Barbüz & Présence

Présentation

Ce tome fait suite à "Huit heures à Berlin" (2022). Sa parution initiale date du 31 octobre 2024. Il est sorti aux éditions Blake et Mortimer (groupe Dargaud). 

L'album a été réalisé par le Bruxellois Yves Sente pour le scénario et par André Juillard (1948-2024) pour les dessins, avec Madeleine Demille (une habituée du la série, elle aussi) pour la mise en couleurs. Il comprend soixante-deux pages de bande dessinée, toutes en couleurs. Il s'agit du huitième volume de la série réalisé par ce duo de créateurs ; à eux deux, Sente et Juillard forment ce qui est communément considéré comme la première équipe de l'ère post-jacobsienne de la série, c'est-à-dire depuis 1996. 

L'éditeur dédie "Signé Olrik" à la mémoire de Juillard.

Début du récit 

En cette fin d'après-midi orageuse, de nombreux pensionnaires de la prison londonienne de Wandsworth se sont approchés de la fenêtre de leur cellule, attirés par des bruits qu'ils ne connaissent que trop bien... Un des leurs sera pendu ce soir. Les gardiens et le juges viennent chercher le détenu concerné : l'un d'eux annonce à Olrik que c'est l'heure, et il demande au colonel de mettre les mains dans le dos. Ce dernier proteste qu'il est trop tôt et demande ce qu'il en est de son dernier pourvoi. Le magistrat répond que ses demandes de recours ont été rejetées, que son existence vouée au mal s'arrête ici. Le nœud coulant est passé autour du supplicié ; le magistrat lui dit de recommander son âme au diable, car la communauté des hommes l'a condamné à mort. Devant les visages fermés de Blake et Mortimer, il donne l'ordre au bourreau de faire son office. Celui-ci actionne le levier, et la trappe se dérobe sous les pieds d'Olrik, qui pousse un dernier cri. Le renégat se réveille en sursaut sur sa couchette dans sa cellule : un gardien lui annonce l'arrivée de deux codétenus : Edwann et Riwal.

Les trois individus commencent à faire connaissance dans la cellule, lorsque Riwal court aux barreaux de la fenêtre : il a reconnu le son, pile à l'heure. Au même moment, un Westland Lysander peint en noir apparaît entre les nuages qui se dispersent au-dessus de Londres. L'avion de liaison plonge sur la Tamise, qu'il remonte à faible altitude sous les regards étonnés des Londoniens. Arrivé à la hauteur de Scotland Yard, le pilote entame une spectaculaire manœuvre de remontée pendant que son passager ouvre la verrière arrière. Dans un bureau, Francis Blake ouvre la fenêtre, et il s'empare d'un des tracts balancés par l'avion. Il le lit à son interlocuteur : "Au gouvernement illégitime d'Angleterre... Libérez nos frères patriotes de vos prisons et dites au Premier Ministre de renoncer à faire venir de nouveaux migrants en terre libre de Cornouailles. Demain, avant minuit, nous donnerons une preuve de notre détermination et de ce qui attend le prince héritier s'il maintient sa venue sur l'île de Corineus. – F.C.G. (The Free Cornwall Group)". Le pilote de l'avion effectue un dernier passage rapide au-dessus de Wandsworth pour saluer ses frères du FCG, puis il entame le trajet de retour. Edwann et Riwal sont enchantés, et ils confient un tract à Olrik pour qu'il s'instruise. Au même instant, au nord de Londres, une conférence de presse s'achève au sein des locaux abritant le célèbre Center for Scientific and Industrial Research. Philip Mortimer y a présenté une excavatrice de poche, baptisée la Taupe.

Un cadre original

Déjà le trentième album des aventures de Blake et Mortimer, et le dix-huitième réalisé par une équipe de repreneurs. Les deux auteurs sont rodés à l'exercice, et ils respectent les caractéristiques à la lettre, avec parfois quelques petites variations : une douzaine de cases par page en moyenne, alignées en bande, avec des bordures rectangulaires bien nettes, un registre visuel de type ligne claire.

Une intrigue bâtie pour mettre en valeur les deux héros aux solides valeurs morales, avec une forme de stoïcisme hérité du flegme britannique, sans oublier leur ennemi emblématique Olrik, et le rôle des femmes quasi inexistant. Le scénariste choisit de localiser le récit dans un endroit bien précis : les Cornouailles, un comté du Royaume-Uni. L'intrigue évoque un mouvement fictif peut-être pas indépendantiste, mais régionaliste : le Free Cornwall Group. Il évoque un pan de l'histoire très particulier de cette région : la légende arthurienne.

De son côté, le dessinateur participe lui aussi à cette dimension du récit avec des paysages dont les qualités touristiques donnent envie : la route submersible par la marée reliant l'île, fictive elle aussi, de Corineus (guerrier légendaire et premier duc de Cornouailles) au comté, avec une très belle mise en couleur pour une nuit de brouillard, la maçonnerie de cette route par temps clair, un pub fort accueillant, des routes de campagne verdoyantes, les rues bordées de maisons basses du village (inventé) de Longval, son loueur de chevaux, son site minier, son port, sa très belle église, etc.


Composante historique

De nombreux passionnés de la série tentent toujours de relever le petit détail (un calendrier, une coupure de journal) qui leur permettra de déterminer la place de l'album dans la chronologie de Blake et Mortimer. Ici, rien de précis. Le Lysander ayant été retiré du service par la Royal Air Force en 1946 (mais utilisé par les forces aériennes égyptiennes jusqu'en 1949), il est probable que l'histoire se déroule entre 1948 (la Morris Six MS, dont un exemplaire apparaît dans la première case de la planche 6, n'a été produite qu'à partir de cette année-là) et la première moitié des années cinquante. Si le lecteur effectue quelques recherches, il apprendra que l'actuel Charles III fut duc de Cornouailles de 1952 (il avait alors quatre ans) à 2022. Le sous-secrétaire d'État au Home Office, Harvey Twiston-Jones, mentionne (en planche 5) la jeunesse du duc, ce qui semble cohérent avec une intrigue se déroulant vraisemblablement lors de la première moitié des années cinquante.

Les deux amis partent donc pour une nouvelle aventure en Cornouailles (un bien curieux choix) pour mettre fin aux actions terroristes, dans des lieux aux noms fortement connotés comme Tintagel et Avalon. Pour y parvenir, ils vont être forcés de commettre l'impensable : participer à la libération de prison d'Olrik (une première dans l'histoire de la série, il faut le souligner).

Le lecteur comprend immédiatement de quel mythe il va être question, se demandant jusqu'où iront les auteurs dans cette veine. En fonction de sa familiarité avec les mythes celtiques, il apprécie le recul de la version choisie par le scénariste, ou il découvre cette approche différente de celle plus enjolivée retenue dans la culture de masse. Il écoute (enfin, il lit) le copieux exposé du père Michael Joseph qui s'adresse à Mortimer lors d'un voyage en train. Il lui propose avant toute chose de sortir de son esprit toutes les images traditionnelles véhiculées par la littérature populaire concernant la légende du roi Arthur. Il pointe du doigt le fait que son imagerie moyenâgeuse vient du premier historien qui a vulgarisé la légende du roi Arthur à travers son ouvrage "Histoire des rois de Bretagne" (1138), c'est-à-dire l'évêque gallois Geoffroy de Monmouth (1095-1154/55). Une faute d'étourderie sautera aux yeux des passionnés d'histoire : la confusion entre les légions de Jules César (-100 à -44) et celles de Claude (-10 à 54) pour l'invasion de la Bretagne en 43 après J-C.

Le lecteur se régale des cases venant illustrer cette évocation : baignant dans des tons jaunis, un navire accueillant des marchandises livrées par des paysans avec une charrette tirée par des bœufs, une procession funéraire, une bataille au corps à corps opposant des Celtes à des Romains, une vision possible de l'île d'Avalon, des dessins avec un fin trait de contour assuré et élégant.

Grands thèmes

Un peu ému par la notion de dernière œuvre de l'artiste et dépaysé par les différents environnements, le lecteur en oublierait presque l'intrigue. Son principe repose sur une chasse au trésor fort alléchante, puisant sa dynamique dans la geste arthurienne, et un dérivé de l'Espadon. À cette chasse au trésor se greffe – dans les dernières planches – une course contre la montre haletante. Quant au rôle d'Olrik, il a été conçu pour mettre Blake face au pire dilemme imaginable : remettre un fléau en liberté, en toute connaissance de cause, pour sauver les vies humaines menacées par les indépendantistes.

Ici, il ne s'agit pas de sauver le monde, mais plutôt d'empêcher un éventuel affaiblissement de la couronne britannique, le duc de Cornouailles et son père devant se rendre sur place pour inaugurer le lancement du chantier d'une caserne. L'insistance du sous-secrétaire d'État au Home Office ne laisse guère planer de doute à ce sujet.

Le récit intègre d'autres éléments, à commencer par une velléité régionaliste, entre autonomie et indépendance, se manifestant par des actes de terrorisme, ou à tout le moins de destructions spectaculaires de biens matériels : le lecteur peut y voir l'écho de mouvements contemporains, voire intemporels. D'un autre côté, les auteurs mettent également en scène des habitants amoureux de leur région et légitimement préoccupés de sa préservation. Il découvre aussi un phénomène socio-économique (typiquement le type d'ingrédient narratif auquel Edgar P. Jacobs n'avait presque jamais eu recours) : le recours à la main d'œuvre immigrée, en l'occurrence des ouvriers d'origine indienne. Étrangement, cette composante est mise en scène deux fois, sans trouver de résolution à la fin, entre composante narrative de circonstance (aussi inutile que gratuite, en fin de compte), et constat par défaut que cette forme de racisme dépasse le cadre une simple intrigue.


Narration et intrigue 

Sente opte pour un fil narratif qu'il découpe en quatre sous-intrigues, voire plus : Blake, Mortimer, Olrik et le chef des conspirateurs. Les différentes parties sont équilibrées. Ce saucissonnage permet de gommer tout ressenti de linéarité.

Dès le début, les éléments imaginés par Sente s'imbriquent trop facilement pour duper le lecteur. Blake doit se rendre en Cornouailles, Mortimer doit y envoyer son excavatrice de poche et Olrik se voit obliger de partager sa cellule avant deux indépendantistes dont l'organisation a besoin d'une compétence très spécifique. Ce qui amène d'ailleurs le cerveau de toute l'affaire à le souligner lui-même (en planche 18) : la présence d'Olrik dans la même cellule que ses hommes, "c'est inespéré" !

Assez curieusement, Blake fait un peu office de maillon faible, dans cette aventure. Il est aussi étonné que le lecteur d'avoir été trompé par Olrik (planche 51), ce qui est curieux ; cela pourra même semer une pointe de déception dans le cœur du fidèle. Autre invraisemblance, comment expliquer que le capitaine, un officier chevronné du contre-espionnage, habituellement si lucide, si clairvoyant et si prudent, ne décide pas de cacher la relique qu'il a trouvée, alors qu'il a compris qu'il se trouvait dans un environnement hostile, voire dangereux ? Quant à Mortimer, comment s'expliquer qu'il ne fasse aucun rapprochement entre le patronyme de l'ingénieur et celui du fils incestueux du roi Arthur, et pire : qu'il semble n'avoir jamais entendu parler de Mordred (planche 41), alors que tout amateur du mythe connaît ce nom ? 

En dehors de cela, le scénario se déroule néanmoins sans invraisemblance majeur et le lecteur apprécie de découvrir cette histoire malgré les petits défauts évoqués. Il y a même des traits d'humour surprenants, telle la scène du train (première case de la planche 25).

Du respect des codes jacobsiens 

L'une des caractéristiques de l'œuvre de Jacobs est l'adroit équilibre entre intrigue policière ou d'espionnage, mystère archéologie ou innovation scientifique majeure (jusqu'à la science-fiction), selon les choix de l'auteur. Sente a décidé de tout intégrer : les comploteurs, le mythe d'Avalon et l'excavatrice de poche. Il l'avait déjà fait avant, et à plusieurs reprises, notamment dans "Les Sarcophages du 6e continent" et "Le Sanctuaire du Gondwana". En cela, s'il faut établir la filiation de "Signé Olrik", il faut autant – sinon plus – regarder du côté de la conception un peu systématique qu'a Sente de la série que de celui des grandes bandes dessinées d'aventures que sont "Le Mystère de la Grande Pyramide" et "L'Énigme de l'Atlantide".

Autre quasi-règle : que Blake et Mortimer arrivent à l'aventure par des chemins détournés, la vivent chacun de leur côté en suivant leur propre piste, avant de se retrouver pour le dénouement. À partir de là, Blake va traquer les indépendantistes, tandis que Mortimer, en bon archéologue amateur (c'est comme cela qu'il est présenté dans "Le Mystère de la Grande Pyramide" – déjà), va s'intéresser aux légendes et aux textes anciens, avant l'inévitable et toujours très attendue convergence des deux fils conducteurs.

Les auteurs – faut-il le préciser – émaillent l'album de clins d'œil aux opus du maître. Par exemple, et pour n'en citer qu'un, la discussion de Blake et Mortimer au Centaur Club fera penser à une séquence très similaire – et culte – de "La Marque jaune".

Enfin, il faut reconnaître au scénariste de ne pas s'être perdu dans des tirade encyclopédiques, ce qui n'a pas toujours été le cas. Oui, il y a de la lecture ; mais non, le texte écrit pas Sente n'a rien d'indigeste. Le progrès est bien là, reconnaissons-le humblement.


Personnages et caractérisations 

Blake et Mortimer sont relativement fidèles à eux-mêmes. Si Blake est souvent réussi (enfin, d'ordinaire, car ici il a l'esprit moins percutant qu'ailleurs, semble-t-il), Sente a toujours eu plus de difficultés avec Mortimer. Sanguin, risque-tout, irrépressiblement curieux et intrépide chez Jacobs, notre ami barbu est bien plus réfléchi chez Sente – plus british, voire plus anglais. Plus humaniste, plus bienveillant, plus progressiste, aussi, encore que la scène de l'altercation, avec Rajesh, rappellera invariablement l'intervention du professeur alors que Sharkey molestait le cheikh Abdel Razek, dans "Le Mystère de la Grande Pyramide"

Faut-il préciser que c'est Olrik qui est la grande vedette de cet opus ? Le renégat a toujours un coup d'avance sur ses "maîtres". Il ment, triche et manipule comme jamais. Et avec le sourire, s'il vous plaît ! Dieu qu'il semble s'amuser ! En bon aventurier qu'il est, il reste motivé par l'appât du gain, bien sûr, mais n'hésite pas à mettre sa vie en danger (après tout, c'est lui qui est aux commandes de l'excavatrice) ou entre les mains d'alliés tout récents. Il donne aussi une leçon au conspirateur en chef, le leader du Free Cornwall Group : les scélérats ne se font pas de cadeaux entre eux et le métier ne s'improvise pas. Au fond, on est toujours la proie d'un autre. Et puis il y a cette conclusion, un peu inattendue, qui pourra être comprise comme un écho inversé de celle de "L'Affaire du collier"

Les antagonistes sont plutôt fonctionnels (tout comme la plupart des figurants, d'ailleurs) et ne resteront pas dans les annales de la série. Le visage de celui qui tire les ficelles reste dans l'ombre le temps qu'il faut, dans la plus pure tradition de la bande dessinée d'énigme policière, à la manière de "Ric Hochet" ; un artifice de Sente, car le lecteur l'aura démasqué assez rapidement – bien que l'auteur soit suffisamment rusé pour intégrer une fausse piste dans son intrigue.

Le scénariste réutilise quelques personnages secondaires connus, sans doute pour la forme, car leur rôle est particulièrement restreint. Le lecteur retrouvera ainsi David Honeychurch (le second du capitaine Blake au MI5), le colonel Cartwright, sir Charles Garrison (le surintendant de Scotland Yard) et le chercheur Driss Alaoui. 

Enfin, la place inexistante des femmes dans cette histoire a déjà été évoquée plus haut. C'est d'autant plus étrange que les auteurs de la reprise avaient, au fil des années, créé plusieurs personnages féminins : la scientifique (et transfuge) Nastasia Wardynska, l'agent du FBI Jessie Wingo, la romancière Sarah Summertown ou encore Eleni Philippidès. Et Sente n'était pas le dernier en la matière, puisque c'est lui qui a introduit la plupart de ces héroïnes. Alors, qu'est-ce qui explique ce retour en arrière, surtout de la part d'un auteur qui a fait souffler une "vague féministe" (osons) sur la série ?

Narration visuelle

Ce tome constitue la dernière œuvre d'André Juillard, achevée peu de temps avant son décès. Le lecteur peut savourer la narration visuelle avec cette idée en tête, ce qui peut l'amener à regarder les planches, plus sous cet angle que sous celui d'une émulation de celles d'Edgar P. Jacobs. 

L'artiste réalise des dessins respectant les grands principes de la ligne claire : des contours systématiques, des dessins conçus pour des couleurs en aplat, pas d'ombre pour les personnages, des reproductions de véhicules aussi fidèles que possible, des décors réalistes, une construction recherchant la meilleure lisibilité possible. En outre, il s'accommode des spécifications imposées par l'exercice de style de respecter les caractéristiques de la série : des phylactères qui peuvent s'avérer très imposants en prenant plus de place que le dessin dans une case, et un lettrage en bas de casse. 

Le lecteur observe que l'artiste favorise des traits de contours particulièrement fins, minutieux, à l'épaisseur régulière, une fausse simplicité, un rendu qui lui est propre, un peu éloigné de celui de Jacobs, peut-être plus figé, avec moins de mouvement. Il approche les représentations avec le souci de la plausibilité et du réalisme, sans artifice pour aller au plus court, pour simplifier la prise de vue ou pour éviter une prise de vue trop complexe. En filigrane, le lecteur apprécie l'élégance discrète des personnages, la richesse des décors et des accessoires, la diversité de lieux et des actions. Il y a là un équilibre entre détail et lisibilité qui reste admirable, comme si rien n'était superflu, mais qu'il n'en fallait pas moins.

La perspective de ne plus pouvoir découvrir de nouvelles planches de cet artiste rend peut-être le lecteur plus sensible : il savoure plus consciemment certains moments. Olrik chutant à travers la trappe, en contreplongée, en pensant à la violence soudaine du choc quand le nœud coulant va se resserrer autour de son cou. L'avion Westland Lysander effectuant une manœuvre serrée pour passer au plus près de la façade de Scotland Yard. La posture très guindée des officiels autour d'une grande table dans un bureau du même établissement. Les efforts de Blake et d'un ouvrier pour dégager un coffre enserré dans des moellons. Le mouvement de levier avec un tournevis pour faire céder le châssis d'une fenêtre fermée. Mortimer montant à cheval pour une randonnée dans la campagne. La découverte de l'intérieur de l'église de Longval. La beauté des paysages côtiers avec les formations rocheuses et les grottes. La conversation téléphonique de Blake et Mortimer avec David Honeychurch, devant cet appareil antique et cette paroi lambrissée. Et bien sûr l'avancée souterraine de l'excavatrice La Taupe à travers les parois rocheuses. À ce moment, le lecteur se fait la réflexion que la narration comprend des moments attendus et emblématiques : aventures souterraines (occurrence régulière dans la série) ou Blake et Mortimer devisant posément devant un feu de cheminée. 

La forme de l'excavatrice de poche pourra quand même susciter une forme de perplexité chez certains lecteurs : le diamètre de la foreuse étant inférieur à celui de l'habitacle (la carlingue), comment la partie supérieure de l'appareil ne peut-elle pas se retrouver forcément coincée par la roche au bout de quelques décimètres ? Et en conséquence, comment cet engin peut-il avancer ?

Conclusion

Un album de plus dans la série des "Blake et Mortimer", certes, et aussi le dernier réalisé par André Juillard, l'un des dessinateurs historiques de sa continuation. Un bel album pour sa narration visuelle à la clarté exemplaire, à la richesse discrète et tangible, à l'élégance inégalée de la ligne claire. Une intrigue sur une trame classique, intégrant les éléments récurrents attendus de la série, et proposant une aventure mêlant dépaysement, enjeux régionalistes et mythologie, avec une approche inattendue du mythe du roi Arthur. Des clins d'œil réussis et des déjà-vu discrets. Malgré ses faiblesses (les caractérisations de Mortimer et des antagonistes), une narration qui respecte la plupart des codes jacobsiens et leur rend hommage sans les singer ni sombrer dans la caricature non voulue. Enfin, la disparition de l'artiste – il était le dessinateur numéro un de la reprise - pose un défi de taille à l'éditeur : lui trouver un successeur suffisamment convaincant et performant sur la durée.


Verdict de Barbüz : ★★★★☆ | Verdict de Présence : ★★★★


Barbüz & Présence 
Copyright © 2014 Les BD de Barbüz | Copyright © 2018 Les BD de Présence

Blake et Mortimer, Olrik, Père Michael Joseph, Cornouailles, Free Cornwall Group, Roi Arthur, Avalon, Free Cornwall Group, La Taupe

jeudi 6 février 2025

"Double 7" (Dargaud ; octobre 2018)

"La manzanilla ? Cette ignoble vinasse ? Pourquoi ?"

Un article coécrit avec Présence.


Présentation

Cet album contient une histoire complète indépendante de toute autre. L'édition originale date de 2018. Il a été réalisé par Yann (Yann Le Pennetier) pour le scénario et par André Juillard (1948-2024) pour les dessins et la mise en couleurs. 

Yann est connu pour les séries "Dent d'ours" (2013-2018), "Angel Wings" (2014-2023) et "Buck Danny Origines", entre autres. André Juillard (1948-2024) fut le dessinateur des "Sept Vies de l'Épervier" et l'artiste principal des "Blake et Mortimer" de l'ère post-Jacobs, parmi d'autres. Ces deux créateurs ont précédemment collaboré pour "Mezek" (2011), un récit évoquant des pilotes de l'armée Israélienne aux premiers jours de l'état d'Israël en 1948.

L'ouvrage comprend soixante-quatre planches de bande dessinée. Il s'ouvre avec une introduction de quatre pages sur la guerre d'Espagne (1936-1939), se présentant sous la forme d'une colonne de texte par double page, et des esquisses de l'artiste.


Début du récit

Hiver 1936, par un temps clair... Comme chaque jour, désormais, l'intrépide légion Condor écrase vaillamment Madrid assiégée, sous un tapis de bombes. Dans la rue, un petit groupe de civils courent s'abriter. Un homme d'une bonne soixantaine d'années constate que les avions pilonnent Carabanchel (NDR : un district de la capitale) et la cité universitaire. Une femme lui répond que ça veut dire que ces chiens de phalangistes s'apprêtent à donner l'assaut aux braves miliciens qui tiennent toujours le parc Casa de Campo. L'autre répond qu'il paraît que les Regulares marocains ont investi le quartier d'Argüelles, ou ce qu'il en reste. La mère de famille se lamente : si ces barbares s'emparent de Madrid, ils vont violer toutes les femmes et les éventrer comme des animaux, comme ils l'ont fait à Badajoz ! Un de ses garçons demande si les Moscas (les mouches) vont bientôt arriver et venir chasser les autres avions. Le monsieur explique que c'est le surnom donné aux petits chasseurs soviétiques (des monoplans Polikarpov I-16), offerts par Staline pour défendre la liberté espagnole. La femme demande : Depuis quand un pays offrirait-il si généreusement avions et pilotes à de pauvres pouilleux d'Espagnols, abandonnés de tous ?! Elle ajoute : Ces lâches de Français craignent trop Hitler pour les aider.

À quelques mètres d'eux, une bombe fait tomber un pan de mur de l'un des étages supérieurs d'un bâtiment. Du nuage de poussière qui a envahi la rue émergent Ernest Hemingway et Martha Gellhorn. L'homme âgé leur suggère de rester à l'abri dans les caves de l'hôtel Florida avec les autres journalistes. L'écrivain et reporter de guerre lui explique que c'est hors de question. La mère de famille leur enjoint d'aller se mettre à l'abri car les trois veuves reviennent. Hemingway explique que c'est le surnom des bombardiers de type Junkers Ju 52 de la légion Condor, car ils arrivent toujours par groupe de trois. Ils se mettent à marcher rapidement vers Salamanca, le quartier de Madrid qui n'est jamais bombardé parce que… c'est le plus beau des quartiers bourgeois de Madrid. Les traîtres nationalistes et les familles des amis de Franco y résident. Hemingway ironise que les fascistes ont inventé le bombardement de classe. Enfin les Moscas apparaissent dans le ciel. Sur les toits, un groupe de miliciens voient les avions fascistes décamper, mais les franquistes sont toujours là et continuent de leur tirer dessus. Une jeune combattante républicaine, Lulia Montago, prend le risque de passer de toit en toit pour lancer une grenade dans la pièce où ils se tiennent.


Contexte historique

Second album pour ce duo de créateurs, sur un thème relativement proche de celui du premier (une page historique de l'aviation militaire) et ils choisissent à nouveau un endroit et un moment de l'histoire très précis : la guerre d'Espagne (ou guerre civile espagnole) qui a opposé le camp des républicains aux rebelles putschistes menés par le général Franco, du 17 juillet 1936 au 1er avril 1939. En fonction de la connaissance ou méconnaissance historique du sujet par le lecteur, l'introduction de l'auteur s'avère plus ou moins précieuse, en particulier lorsqu'elle rappelle les termes du soutien de l'Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) aux républicains.

Le lecteur effectue rapidement le constat que les personnages sont amenés à expliquer une facette de la situation à leur interlocuteur, à chaque conversation ou presque. Les dialogues sont menés de manière naturaliste, tout en apportant une forte densité d'informations. De ce point de vue, le récit comprend une dimension pédagogique. De l'autre, il faut avoir quelques notions pour resituer l'importance de certains personnages ayant réellement existé comme Ernest Hemingway (1899-1961) et Martha Gellhorn (1908-1998), tous deux correspondants de guerre. Pour replacer des personnages uniquement évoqués comme Francisco Franco (1892-1975) et Andreu Nin (1892-1937). Et pour bien situer les différentes organisations évoquées : le NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures), le POUM (Partido Obrero de Unificación Marxista, parti ouvrier d'unification marxiste), la CNT (Confederación Nacional del Trabajo, Confédération nationale du travail), le SIM (Service d'investigation militaire espagnole), la légion Condor, les Mujeres Libres. Il est également fait référence aux massacres de Badajoz (14-15 août 1936, massacre de civils, dont des femmes et des enfants, entre 500 et 4 000 selon les estimations), de Paracuellos (novembre-décembre 1936, assassinat de plusieurs milliers de prisonniers politiques et religieux) et au bombardement de la ville basque espagnole de Guernica (opération Rügen, 26 avril 1937).

Il y a aussi le tournant technique, l'URSS comme le Troisième Reich se servant de cette guerre comme champ d'expérimentations : si l'I-16 a le dessus au début du conflit, notamment contre les chasseurs biplans Fiat CR.32 (italiens) ou Heinkel He 51 (allemands) que l'on voit dès la toute première case, il est clair que l'apparition du Messerschmitt Bf 109 (planche 37) va complètement rebattre les cartes.

Tout au long de l'album, Yann glisse quelques vérités aussi utiles que méconnues (ou niées) : car si le propos de l'auteur penche de toute évidence du côté républicain, il rappelle néanmoins que l'aide soviétique était loin d'être si bienveillante – voir l'or de Moscou - et que les républicains avaient eux aussi leurs responsabilités de crimes de guerre et leur lot de personnages nauséabonds.


Style narratif

Le lecteur pourra s'amuser ou s'agacer de retrouver les tics d'écriture de Yann dès la première page, à savoir l'emploi de jurons dans la langue des protagonistes, ce qui peut rendre la lecture pénible à moins d'être polyglotte ; ici, on a de l'espagnol, du russe, de l'anglais et de l'allemand. Cela donne une impression de tour de Babel, ce qui n'était peut-être pas éloigné de la réalité.

S'il a lu "Mezek" et qu'il en a gardé l'histoire en mémoire, le lecteur sera surpris par quelques similitudes entre les deux œuvres, sans que l'on puisse parler de recyclage pour autant. Il y a d'abord l'introduction : une scène de bombardement avec des civils qui vilipendent l'ennemi, comme dans "Mezek". Bien sûr, le lecteur retrouve également cette construction de l'intrigue autour d'une poignée de personnages happés dans les grands bouleversements historiques. Dans "Double 7" comme dans "Mezek", Yann tient à mettre en évidence des héroïnes autant que des héros. Les héroïnes, ce sont aussi les religieuses, persécutées, ou les ouvrières dans les usines de munitions. Le thème du mercenaire, mu par ses convictions autant que par l'appât du gain (les primes), est à nouveau présent, toujours avec cette ode à la camaraderie. Enfin, il faut reconnaître au scénariste le talent de densifier son intrigue avec de nombreuses références historiques tout en parvenant à éviter d'être ennuyeux, surtout que Yann sait doser les éléments-clés avec justesse : tragédie, romance et humour.


Personnages 

Les deux personnages centraux sont Roman Kapulov et Lulia Montago. Lui est un pilote de chasse remarquable, le meilleur de l'escadrille : un as. Il incarne une forme d'insouciance romantique. Il aime recourir à l'insolence en présence du redoutable commissaire Fripiatov. Elle, dotée d'un caractère bien trempé, est une figure intrépide des Mujeres Libres. Roman Kapulov et Lulia Montago ? Le lecteur établira un parallèle avec Romeo Montaigu et Juliette Capulet, les deux héros malheureux de "Romeo et Juliette" (1597), la célébrissime tragédie de William Shakespeare (1564-1616). Le lecteur pourra extrapoler sur ce thème en partant du principe que les républicains espagnols représentent la famille Montaigu, et les Soviétiques les Capulet. Les similitudes s'arrêtent là.

Les camarades d'escadrille de Roman sont un Nord-Américain, Frank Tienbaum, et un Français, Jean Dary. Ils constituent un peu les deux facettes d'un même personnage un peu crépusculaire, hédoniste, gentiment décadent, passionné par le jeu (jusqu'à monter des arnaques), les femmes et l'aventure.

Du côté des méchants (les Soviétiques), deux seconds rôles sont à retenir. Le lieutenant-colonel Sacha Orlov n'est pas un enfant de chœur, loin de là. Il a néanmoins un certain sens de la camaraderie ; cela lui sauvera la vie. L'autre est le commissaire Fripiatov. Ce personnage sadique, retors et voué à la cause stalinienne, méprise les républicains ; chantage et menaces sont les armes principales de ce personnage certainement un peu stéréotypé. Sergueï Honoretz, un autre officier, est convaincant dans son rôle de condamné à mort.

"Double 7" se distingue par quelques figurants ou invités importants. Hemingway et Gellhorn ont déjà été cités. L'attention du lecteur sera sans doute davantage attirée par Gellhorn, qui n'a pas l'intention de faire de la figuration à côté de son reporter international de conjoint. De même, il est plus que probable que l'officier moustachu de la légion Condor qui fume le cigare et apparaît en planches 38 et 43 ne soit autre qu'Adolf Galland (1912-1996). Le Messerschmitt Bf 109 immatriculé 6-79 (planche 37) était celui de Werner Mölders (1913-1941), un autre as allemand, qui apparaît peut-être en planche 43. Staline n'apparaît pas, mais son nom est sur toutes les lèvres, et son ombre et son étreinte sont omniprésentes.

Les nationalistes ne sont guère visibles, en fin de compte. Il y a bien cette escouade de soldats en planches 4 et 5, les goumiers marocains (38) et les geôliers (43), mais pour le reste, ce ne sont que des avions de la légion Condor. Yann avait déjà recouru à cet artifice dans "Mezek". Sous-entend-il ici qu'étant donné les impossibles dissensions internes, le ver est dans le fruit et que les républicains sont d'ores et déjà battus ? Sont-ils leurs propres ennemis à cause de leur diversité de pensée et d'intérêts ?


Qualités de la narration visuelle

Comme dans "Mezek", le récit s'inscrit dans une veine réaliste et descriptive, avec des explications régulières sur les enjeux à l'échelle des personnages, tant pour l'intrigue que pour les dessins. Le scénariste colle à la chronologie des événements avec un ou deux aménagements pour un effet dramatique (par exemple la date d'arrivée d'Hemingway à Madrid légèrement anticipée) et le dessinateur effectue un impressionnant travail de reconstitution historique, minutieux et détaillé. C'est précis, rien n'est laissé au hasard, y compris l'emplacement des figurants.

Juillard s'inscrit dans le registre de la ligne claire, avec quelques petits plus comme des ombres pour certains personnages, et une mise en couleurs qui intègre des nuances de teinte dans une même surface au lieu de s'en tenir à de stricts aplats. Certains pourront regretter que cette dernière, un peu terne, ne soit pas plus organique.

L'artiste a fort à faire pour parvenir à une reconstitution tangible et solide : les tenues vestimentaires, les uniformes militaires, les bâtiments et les rues de Madrid, la base aérienne militaire, les armes à feu, les avions et autres véhicules. Ils apparaissent dans le ciel dès la première page avec le bombardement de la capitale, et une première bataille aérienne de la planche 6 à la planche 9, parfaitement lisible. La seconde se déroule plus rapidement sur deux planches, 36 et 37, tout aussi facile à suivre. Un Junkers Ju 87 lâche une bombe sur un véhicule blindé dans les planches 54 et 55. Les bombardiers ne sont pas représentés lors de la destruction de Guernica, le plan de prise de vue restant au sol.


Informations visuelles

Le lecteur ressent la densité d'informations apportées par les dialogues, sans forcément se rendre compte qu'il en va de même pour la narration visuelle, dont la clarté remarquable donne l'impression d'une lecture immédiate et facile. Pour autant, il lui suffit de de quelques scènes pour prendre conscience de l'élégante habileté du dessinateur. L'action d'éclat de Lulia Montago pour lancer une grenade dans la pièce où se trouvent des tireurs franquistes semble évidente et plausible, alors qu'elle saute de toit en toit, en prenant en compte les angles de tir des ennemis, et la couverture que lui assurent les tireurs de son groupe.

La discussion risquée entre deux officiers russes dans une des cabines d'un navire apparaît naturelle tout en restant visuellement intéressante, alors qu'ils sont assis sur leur chaise, parce que leur langage corporel évolue en fonction de la conversation, ainsi que les expressions de leur visage, alors qu'ils fument et boivent dans le même temps.

Impossible de résister aux postures de Roman Kapulov exprimant un comportement insolent face au commissaire politique Fridiatov. La scène dans le bar Chicote mêlant clients habitués, les trois pilotes (Frank Tinkbaum, Roman Kapulov et Jean Dary, surnommés les trois mousquetaires), les membres de la brigade de la Mort, des nonnes, un septuagénaire indigné refusant de se soumettre, puis l'irruption des femmes de l'association Mujeres Libres est d'une lisibilité épatante, grâce à une gestion experte du nombre des intervenants et de leur placement. Le lecteur garde longtemps en souvenir Lulia Montago agenouillée sur la berge d'une rivière pour faire la lessive, humiliation terrible pour cette combattante, malgré la luminosité d'une belle journée. André Juillard maîtrise tout autant les scènes d'action, et le lecteur a encore en tête la course-poursuite en automobile sur une route déserte.

Lisibilité de l'action et qualité du découpage sont deux de l'école de Bruxelles, et Juillard ne fait pas exception à ces règles fondatrices. Tout s'enchaîne à la perfection, le lecteur ne ressent pas la moindre friction, du début à la fin.


Regard sur l'histoire et histoire d'amour

La reconstitution historique occupe donc une place importante, centrale même, dans une intrigue dont le déroulement dépend entièrement de cette situation complexe entre plusieurs belligérants aux objectifs très disparates. Les personnages subissent l'histoire tout en en étant les acteurs, un schéma déjà appliqué dans "Mezek". Et comme dans "Mezek", les forces armées que l'auteur met en scène comptent également des étrangers motivés par des raisons diverses, chacun avec leur histoire personnelle. 

Au vu de la couverture, le lecteur s'attend à une belle histoire d'amour (destinée à mal finir ?) entre la républicaine espagnole et le pilote militaire russe. Ils se rencontrent pour la première fois en planche 26, et la seconde en planche 34. Leur histoire d'amour s'avère assez restreinte en termes de pagination, à la fois réaliste, et à la fois avec une composante romantique dans le plus pur stéréotype du coup de foudre. Elle fait écho à celle de Frank Tinkbaum, que la cupidité de sa maîtresse a poussé à s'engager. Dans un parallèle né de l'opposition, le lecteur associe également la nudité de Roman Kapulov lors d'ébats avec Lulia, à celle de Tinkbaum alors qu'il est torturé par ses geôliers nationalistes, les auteurs mettant ainsi en avant comment des circonstances incontrôlables emmènent les individus dans des directions opposées.

Le récit met également en scène comment les petits chefs se sentent légitimes pour imposer des ordres s'apparentant à des brimades, entre mesquinerie et sadisme, à l'instar du commissaire Fripiatov, du lieutenant-colonel Orlov ou encore du milicien républicain Mariano Abad. Yann fait apparaitre les conséquences de la politique de Joseph Staline (1878-1953) sur le peuple espagnol et expose à quel point les idéaux sont dévoyés.


Conclusion

Un récit ambitieux, présentant d'un côté un moment de la guerre civile espagnole avec les enjeux correspondants, des figurants de choix, et de l'autre une histoire d'amour, lointainement inspirée de "Romeo et Juliette", la fameuse tragédie shakespearienne, en une variation très particulière sur le thème principal, pour ainsi dire. Le scénariste développe son propos, la particularité de chaque protagoniste impliqué, leurs motivations personnelles, l'incidence de la politique de Staline, la présence de la presse étrangère, le financement des armes, etc.

De son côté, la narration visuelle effectue un travail colossal de reconstitution historique, de direction d'acteurs, de mise en scène de moments d'échanges et de moments d'action, avec une lisibilité exemplaire. Une grande réussite qui s'achève sur une note pleine d'espoir : l'amour triomphe de tout.


Verdict de Barbüz : ★★★★☆ | Verdict de Présence : ★★★★


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Guerre d'Espagne, Or de Moscou, Légion Condor, Roman Kapulov, Lulia Montago, Frank Tienbaum, Jean Dary, Sacha Orlov, Fripiatov, Sergueï Honoretz, Ernest Hemingway, Martha Gellhorn